Il y a 50 ans: l’indépendance de l’Algérie - Un impact jusqu’au Québec

Des Algériens musulmans brandissent le drapeau du Front de libération nationale d’Algérie lors d’une manifestation le 11 décembre 1960, pendant une guerre qui a eu des échos jusqu’ici. Qui se souvient que Raymond Lévesque a écrit Quand les hommes vivront d’amour pour dénoncer la souffrance des Algériens ?
Photo: Agence France-Presse (photo) Jean-Claude Combrisson Des Algériens musulmans brandissent le drapeau du Front de libération nationale d’Algérie lors d’une manifestation le 11 décembre 1960, pendant une guerre qui a eu des échos jusqu’ici. Qui se souvient que Raymond Lévesque a écrit Quand les hommes vivront d’amour pour dénoncer la souffrance des Algériens ?

Il y a 50 ans aujourd’hui, le 5 juillet 1962, l’Algérie accédait à l’indépendance après plus de sept années de guerre. Le conflit, qui a déchiré la France du général Charles de Gaulle, a aussi marqué le Québec d’une autre manière. Regard sur les traces que la guerre d’Algérie a laissées ici.

1956: le chansonnier québécois Raymond Lévesque est à Paris et s’intéresse de près à la guerre d’Algérie qui fait alors rage depuis un peu plus d’une année. Le matin, sur l’un des ponts qui enjambent la Seine, il interpelle joyeusement le journaliste Pierre Nadeau, plus loin sur un autre pont, cherchant à voir jusqu’où sa voix peut porter. Nadeau raconte : « À 5 h ou 6 h du matin, il s’enflammait et faisait des déclarations pro-FLN [Front de libération nationale d’Algérie]. Je trouvais ça impressionnant », dit-il dans un enregistrement réalisé par Radio-Canada en 2006.


Sa voix a porté loin, très loin. La chanson qu’il a écrite pour dénoncer la souffrance des Algériens deviendra possiblement la chanson québécoise la plus connue de toute la francophonie : « Quand les hommes vivront d’amour / il n’y aura plus de misères ». Aujourd’hui, seuls « les Québécois plus âgés ont souvenir que la chanson de Raymond Lévesque a été écrite pour dénoncer la souffrance d’un peuple », croit Denis Chouinard, cinéaste et professeur de cinéma à l’École des médias de l’UQAM.


Pourtant, à l’époque, Raymond Lévesque n’était pas seul à parler d’Algérie au Québec. Comme le signale Louis Fournier, journaliste, historien, auteur d’un livre sur le Front de libération du Québec (FLQ, histoire d’un mouvement clandestin), « on s’est intéressé à tous les mouvements d’émancipation, que ce soit le Vietnam ou la lutte des Noirs aux États-Unis. Mais l’Algérie, on s’en sentait plus proches à cause de la langue française ».


Un autre Lévesque, René, qui fondera plus tard le Parti québécois, est alors journaliste. Il anime Point de mire, une émission d’information politiquement engagée, à la télévision de Radio-Canada. Le décor : une carte géographique, qui indique aux Québécois où se trouve la contrée lointaine. René Lévesque consacre son émission du 10 février 1957 au conflit qui déchire l’Algérie. Il définit ce qu’est une « colonie d’implantation » et fait le parallèle avec le Québec. « La colonie d’implantation, c’est un peu ce qu’était la Nouvelle-France, c’est-à-dire celle où on envoie des citoyens, les fils du pays, s’installer. » Il explique les enjeux de la colonisation et ses implications humaines. Surtout, il explique que bien des colons français sont en Algérie pour des raisons autres qu’économiques. « Ceux-là, ils ont une seule supériorité dans la vie, comme les petits Blancs dans le sud des États-Unis : c’est d’être quand même, malgré leur malheur, supérieurs aux musulmans et aux Arabes ». Pour eux, explique Lévesque, « l’idée d’égalité [entre Français et Algériens] serait de leur enlever la seule supériorité qui leur reste ».

 

Lectures révolutionnaires


Ces définitions lucides ne sont pas le fruit d’une inspiration soudaine, mais certainement tirées des lectures des intellectuels québécois de cette époque. « Il y avait une fraction du mouvement indépendantiste qui se sentait des affinités avec ce mouvement de décolonisation. Les livres de Jacques Berque ou d’Albert Memmi [deux auteurs français nés au Maghreb] étaient importants pour nous », précise encore l’auteur Louis Fournier.


Comble de l’audace, à la fin de son émission, René Lévesque diffuse des images de la guerre filmées du côté du FLN algérien. Une première pour une télévision occidentale. La France lui interdira dès lors d’aller enquêter sur le terrain en Algérie. Pour son émission d’octobre 1957, il fera des reportages de la France pour parler « des événements ».


La guerre d’Algérie est également présente chez nombre d’intellectuels de gauche au Québec à partir de 1958 : l’événement est pour eux passé de l’intérêt à l’inspiration. André Laurendeau, dans ses éditoriaux publiés dans Le Devoir, réclame avec insistance l’autodétermination pour l’Algérie. Dans les publications plus à gauche, comme La Revue socialiste ou Cité libre, on est foncièrement favorable au FLN, tout en différenciant souveraineté du Québec et indépendance de l’Algérie.


Pourtant, Jacques Ferron, écrivain aux multiples facettes, assimilait déjà les aspirations québécoises à une lutte anticoloniale. Il écrivait que « la guerre d’Algérie est survenue à point nommé » parce qu’elle permettait aux militants de gauche, foncièrement souverainistes et favorables à la lutte des Algériens, de montrer qu’ils n’étaient pas « racistes, impérialistes et pantins ».


Mais comment s’est caractérisée l’influence de cette guerre sur le mouvement souverainiste au Québec ? Pour Marion Camarasa, historienne et spécialiste de l’émigration des Algériens au Canada, « la guerre d’Algérie a permis à l’histoire québécoise de se détacher un peu de la référence française ». Mieux, en prenant la leçon de la guerre d’indépendance en Algérie, le mouvement souverainiste s’est agrippé à une revendication politique qui exclut tout recours à la violence. « Les gens ont bien vu que ce n’est pas en posant des bombes qu’on allait obtenir notre indépendance, mais que c’était par un mouvement démocratique et par des élections », précise Louis Fournier.


Qu’est-il resté de cette passion révolutionnaire après l’indépendance de l’Algérie ? Des liens, des amitiés peut-être. Comme celles de Gilles Pruneau, militant du Front de libération du Québec, qui s’exile à Alger en 1963. Après la Crise d’octobre, le FLQ caresse le projet d’une délégation dans cette ville. Un projet qui se concrétisera effectivement, toujours selon Louis Fournier, à la fin de 1970.


Aujourd’hui, le souvenir de cette effervescence révolutionnaire s’est estompé. Mais pour Marion Camarasa, il demeure vivace « auprès des Québécois ayant été acteurs de la Révolution tranquille, des militants du PQ par exemple ». De cette Algérie révolutionnaire, outre son histoire récente et violente, ne subsiste plus au Québec aujourd’hui que l’immigration dite économique et son lot de problèmes d’intégration. Les deux films récents qui ont marqué le cinéma québécois, Ange de Goudron en 2001 de Denis Chouinard et Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, ont mis en lumière cette présence algérienne en terre québécoise. Mais du lien historique, il n’a plus été question. Pourtant, rappeler cet épisode « permettrait certainement une valorisation de la société algérienne en tant que société qui a contribué intellectuellement à l’histoire québécoise. Un autre regard serait ainsi permis sur cette immigration algérienne au Québec, qui a beaucoup pâti des préjugés liés à la conjoncture internationale », conclut Camarasa.





Collaboration spéciale
22 commentaires
  • M Astrid - Inscrite 5 juillet 2012 02 h 05

    et j'aimerais ajouter les autres nations indépendantes (après des siècles de subjugation par les cultures avoisinantes): la Lettonie, la Lithuanie et L'Estonie. Petits pays, cultures constamment en péril, mais, qui, d'une façon ou d'une autre, continuent. Elles aussi méritent bien notre salut.

    • Crimo Crimo - Inscrit 5 juillet 2012 10 h 48

      La lutte révolutionnaire algérienne contre la 5ème puissance au monde aidée,à cette époque, de centaines de milliers de soldats de l'Otan qui ont prêté mains forte à la France face à un peuple désarmée, n'a pas entammé cette glorieuse lutte pour l'indépendance de l'Algérie qui a permis aussi le mouvement de décolonisation de de toute l'Afrique, la révolution algérienne a pû aboutir grâce aux sacrifice de 1,5million de martyrs entre 1954 et 1962. Voilà ce que l'on peu appeler une vraie révolution, ce qui n'est pas le cas des mouvement populaire dits "révolutions" du monde arabe

  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 5 juillet 2012 02 h 30

    Il n'y aurait surement pas eu de mouvement souverainiste québécois si il n'y avait pas d'abord eu d'indépendance algérienne. Et sur la vague d'immigration des 1990s, la pluspart des algériens que je connais sont venus ici pour fuir les intégristes et je leur dis bienvenue.

    Je vous invite à mieux les connaitre ; pourquoi pas une omelette-frite-fromagée dans le petit-maghreb (jean-talon entre iberville et pie9 à Montréal).

    Guillaume Blouin-Beaudoin

  • eric dautun - Inscrit 5 juillet 2012 05 h 19

    Ridicule

    Cet article est ridicule dans la mesure où les québécois ont un peu facilement oublié qu'ils étaient nos cousins et pour les familles les plus anciennes, descendants directs des familles de nos provinces, les algériens, du fait de leur parcours n'ont jamais été et ne seront jamais non plus intégrés à nos coutumes françaises. Alors, mettons fin à cette hypocrisie, chacun est maintenant chez lui, pas de faux semblant, la politique n'a plus rien à faire dans cette histoire et il faut tirer un trait définitif sur cette triste et regrettable affaire; en ce qui concerne les Québécois, je suis étonné d'ailleurs qu'ils se soient solidarisés (du moins certains) à l'indépendance de l'Algérie, alors qu'eux mêmes ont été incapables d'obtenir la leur. Salutations d'un cousin français (de vieille souche).

    • Nasser Boumenna - Abonné 5 juillet 2012 06 h 09

      Il n'y a rien de ridicule dans cet article. Il est évident que le mouvement de libération algérien a eu un effet sur les vélléités indépendantistes québécoises. Pour le reste de votre argument sur l'intégration, vous ne faites que mettre à jour vos préjugés négatifs envers certaines populations qui, grosso modo, font un effort remarquable pour s'intégrer dans leur nouvelle société d'accueil.

    • Solange Bolduc - Inscrite 5 juillet 2012 08 h 40

      Eric Dantun, une chanson me vient à l'esprit apres avoir lu vos inepties: "Ils portent le chapeau rond.. Vive la Bretagne, il portent le chapeau rond...Vive les Bretons..ton...ton...ton!!!

      Moi qui m'intéresse à l'histoire de France comme à celle d'Algérie, je trouve assez ridicule quand des français comme vous nous appellent leurs cousins, nous Québécois. Nous sommes si différents en terre d'Amérique, et malgré que nous parlions français ou québécois, le sens des mots est souvent si différent que je ne suis pas étonnée que vous n'arriviez même pas à nous comprendre!

      À bon entendeur, salut !

    • Thomas Dean Nordlum - Inscrit 5 juillet 2012 08 h 41

      Moi, j'ai une faiblesse pour l'Algérie (. . .mon amour, l'Alérgie pour toujours . . .). Et je les trouve ben plus intégrés à la société québécoise que les anglos et les anglos-faux-italiens/grecs.

    • France Marcotte - Inscrite 5 juillet 2012 08 h 49

      Vous êtes bien bon, monsieur Boumenna, d'avoir su décrypter
      ce crachat de l'inscrit Dautun.

      J'ai beau essayer, moi je n'y lis toujours que du venin.

    • Christian Fleitz - Inscrit 5 juillet 2012 09 h 53

      Faites un voyage en Algérie et vous pourrez constater le «cousinage» franco-algérien au moins aussi fort, sinon davantage qu'avec les québécois, parce que liés par des traditions méditerannéennes, des lois quasi identiques, une culture administrative semblable, une proximité culturelle plus évidente et des habitudes de vie très proche. Quand à l'identité française, elle est par tradition multiple, la France étant physiquement un carrefour de civilisations qu s'enrichit des apports nouveaux liés à l'immigration.
      En ce qui concerne l'article, il est clair qu'au cours de l'histoire, les errements en matière de relations entre la France et l'Algérie, se sont conclus par une impossibilité d'assimilation qui rendait légitime les aspirations à l'indépendance.
      Cette guerre qui n'a pas voulu dire son nom -on évoquait le maintien de l'ordre- était inutile, parce que la conclusion de décennies d'aberrations politiques.
      Quand à l'armée française, instrument de souveraineté. elle a remplit sa mission de pacifier le territoire donnée par les différents politiques qui se sont succédés en France, à cette période, mais cela n'empêchait pas, hors des frontières, la présence de forces armees dissidentes.
      Quand les conditions sont réunis, un peuple transcende les contingences et ses peurs pour vouloir assumer la dignité de son indépendance.

  • Michel Lebel - Abonné 5 juillet 2012 08 h 14

    Un impact plutot limité et que de souffrances!

    Quel a été l'impact réel de l'indépendance de l'Algérie au Québec? Je crois bien que l'impact fut limité dans le temps et réservé surtout à quelques groupes de gauche québécois. Certainement pas à la population en général. Tout simplement parce que les situations étaient fort différentes entre le Québec et l'Algérie. Certes on pouvait toujours faire quelques analogies, mais elles demeurent limitées.

    Que malheurs, de souffrances, de morts(un million et demi), de blessés, cette guerre de libération algérienne a donné lieu! À ne jamais oublier, pour que pareil drame ne se répète plus. Quand les hommes vivront d'amour... Mais les hommes apprennent-ils vraiment de leur bêtise...?

    Michel Lebel

    • Solange Bolduc - Inscrite 5 juillet 2012 10 h 31

      Dans la revue Manière de Voir (Le Monde diplomatique), le numéro 121 est consacré à L'algérie 1954-2012, on peut y lire ceci à l'article "Au pays des cousins" :

      "Les Algériens furent ainsi appelés à s'affirmer sur deux registres antithétiques celui d'une nationalité administrative et économique exempte de toute sentimentalité, à l'instar de l'Occident, et celui d'un ressourcement identitaire dans un arabe littéral ressenti comme poétique et romantique, comme dans une observance religieuse de chaque instant...Le projet était clair :emprunter à l'Occident les éléments de son efficacité tout en s'ancrant à un univers culturel (arabo-musulman) suffisamment fort pour protéger les Algériens du rouleau compresseur occidental. (...) L'échec de la greffe de la rationalité fonctionnelle conduisit le grand nombre à reporter ses espoirs sur le mythe fascinant de la pureté arabo-musulmane, de la cité de Dieu. hors de portée -enfin! - des critères de réussite ou d'échec de l'Occident."

      Et plus loin : " Derrière l'apparent clivage qui semble diviser la société en deux camps dressés l'un contre l'autre, il n'existe pourtant qu'une Algérie. Le déchirement est collectif et individuel tout à la fois, car chacun partage entre une identité arabo-musulmane maintenat revendiquée et le désir d'émerger enfin à l'efficacité et à la liberté individuelle de l'Occident..." par Thierry Michalon.

      Et l'on a encore rien dit des Berbères!...On en parle dans ce numéro. Bien des Berbères établis au Québec y voient certaines similitudes, eux, entre le Québec et l'Algérie !

      Oui, quand les hommes vivront d'amour? Quand il y aura plus d'égalité et de justice sociales, moins d'assoiffés de puissance financière!

  • Magali Marc - Inscrit 5 juillet 2012 08 h 22

    remarquable

    Il y a une nette différence entre le mouvement nationaliste québécois et le FLN que souligne justement l'article: le fait que René Lévesque a sans équivoque rejeté l'usage de la violence pour obtenir l'indépendance du Québec. C'est cette attitude qui a fait en sorte que mon français de père a pu adhérer au PQ et souhaiter l'indépendance du Québec, alors que par ailleurs, il avait souhaité que l'Algérie reste française...Les leçons de l'Algérie devraient nous mener jusque là: il y a encore de la violence en Algérie et si le Québec n'a pas fait son indépendance, il a tout de même progressé grandement dans le sens de son autonomie sans devenir une société violente.

    • Christian Fleitz - Inscrit 5 juillet 2012 10 h 24

      Si le Québec n'est pas une société violente, ce n'est pas une société sans violences, d'autant que celles-ci ne sont pas toujours réprimées en proportion avec leurs nuisances.
      L'histoire ne donne pas d'exemple d'une société qui s'empare de son indépendance sans violence. C'est d'ailleurs logique, puisque le puissance dominatrice bénéficie d'avantages divers, économiques, politiques, moraux, dont elle souhaite garder le bénéfice. Le «pays» dominé devra lutter, souvent violemment pour accéder à la pleine disposition de ses capacités. Cela se fait rarement dans la douceur. Cela posé, en ce qui concerne le Québec, l'oppression est-elle réelle? Si oui, insupportable? L'intérêt est-il à la séparation du reste du Canada ou, au contraire, à demeurer dans un vaste ensemble d'une fédération qui respecte ses droits et sa personnalité, tout en constituant un avantage?