Crise de la social-démocratie - Quand la gauche «bobo» troque le peuple pour... les immigrés!

30 mars 2011: des immigrants tunisiens arrivent au port de Lampedusa, en Italie.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) 30 mars 2011: des immigrants tunisiens arrivent au port de Lampedusa, en Italie.

Paris — Au printemps dernier, lorsque plusieurs centaines de Tunisiens entrés illégalement en Italie par l'île de Lampedusa ont gagné la France, le gouvernement organisa des contrôles aux frontières pour tenter de freiner cette immigration illégale. Une partie de la gauche française a immédiatement poussé des cris d'orfraie. «Comme si un pays n'avait pas le devoir d'empêcher l'immigration illégale», dit Hervé Algalarrondo, journaliste de l'hebdomadaire de gauche Le Nouvel Observateur.

Ces immigrants tunisiens n'étaient pas des réfugiés politiques puisque le dictateur Ben Ali venait d'être renversé. Ils fuyaient au contraire leur pays alors même que celui-ci entrait dans une ère de liberté. À gauche, seuls Ségolène Royal et Manuel Valls avaient eu le courage de ne pas s'offusquer. Peu importe, toute une partie de la gauche agit aujourd'hui comme s'il fallait abolir les frontières et accepter sans exception tous les immigrants illégaux, explique le journaliste, qui vient de publier La gauche et la préférence immigrée (Plon).

Alors que les ouvrages d'analyse politique se multiplient en cette année électorale, l'essai d'Hervé Algalarrondo a créé un petit émoi. Pour une des premières fois, un journaliste de gauche critique sans détour le préjugé favorable aux immigrés que cultive une certaine gauche. Selon Algalarrondo, cette gauche «bobo» a depuis longtemps troqué les classes populaires pour les immigrés. Ceux-ci ont remplacé le prolétariat coupable d'avoir raté le grand rendez-vous historique que lui avait fixé le marxisme.

«Depuis Mai 68, alors que les ouvriers avaient profondément déçu "la gauche d'en haut", celle-ci a même développé une certaine aversion à l'égard des couches populaires, toujours soupçonnées de racisme et de xénophobie, dit-il. Elle abandonne ainsi ces populations au Front national (FN). D'ailleurs, depuis vingt ans, le vote ouvrier a massivement déserté les partis de gauche pour s'y réfugier.»

Un lepénisme à rebours

Le livre d'Algalarrondo n'est pas sans rappeler cette époque où le député du PQ Maka Kotto et le candidat libéral Pierre Arcand avaient comparé Mario Dumont à Jean-Marie Le Pen. L'ancien chef de l'ADQ avait simplement eu le malheur d'évoquer le gel des quotas d'immigration.

En France, cette «gauche morale» pratique une sorte de lepénisme à rebours, dit Algalarrondo. Alors que le FN réclame la préférence nationale, elle exige périodiquement la régularisation de tous les sans-papiers sans exception. «Le droit d'immigrer serait ainsi devenu un droit de l'homme et la France n'aurait plus le droit d'exercer les prérogatives qui sont celles de n'importe quel État souverain. Pourtant, seul le droit d'asile est un droit de l'homme. Lorsque le chômage augmente et que l'intégration pose problème, qu'y a-t-il de choquant à restreindre l'immigration économique?»

Il est normal, précise Algalarrondo, que la gauche s'intéresse au sort des immigrés, qui sont souvent exploités et misérables. Mais il n'est pas normal qu'elle accueille à bras ouverts tous ceux qui entrent en fraude en France au détriment justement de ceux qui le font légalement ou qui souffrent déjà des conséquences de la mondialisation. Car le refus de la régulation des flux migratoires se retourne principalement contre les classes populaires, dont au premier titre les immigrants légaux qui cherchent à s'intégrer.

«Ce ne sont pas les journalistes du Nouvel Obs qui risquent de souffrir de cette immigration qui exerce une pression à la baisse sur les salaires des plus faibles», ironise Algalarrondo. Selon l'essayiste, la jeunesse française issue de l'immigration se retrouve ainsi coincée entre «une gauche morale» qui ne rêve que d'«ouverture des frontières» et une droite qui refuse de consentir les efforts nécessaires pour assurer son intégration véritable.

«D'ailleurs, l'ouverture des frontières, c'est exactement la position du patronat, ajoute l'essayiste. Lorsque Nicolas Sarkozy a évoqué la possibilité de réduire l'immigration légale en France, la présidente du MEDEF [le Conseil du patronat français], Laurence Parisot, a aussitôt emboîté le pas à la "gauche bobo" et affirmé que la France devait demeurer une société ouverte.»

Le «Malien de la plonge»

Cette «préférence immigrée» a récemment été théorisée. Dans une étude publiée en mai dernier (Gauche, quelle majorité pour 2012?), le think tank Terra Nova a appelé la gauche à se défier des anciennes couches populaires et de cette France «ringarde» et «irrécupérable». Elle prêche plutôt la création d'une «nouvelle coalition» rassemblant les «diplômés», les «jeunes», les «immigrés» et les «femmes». Dans la même veine, le philosophe marxiste Alain Badiou dessine le nouveau prolétaire sous les traits d'un «Malien de la plonge». Lui seul, écrit-il, peut rendre sa jeunesse à une Europe devenue stérile.

À l'encontre de cette thèse qui fait de l'immigré le nouveau prolétariat, plusieurs stratèges socialistes estiment que, pour l'emporter, la gauche devra absolument renouer avec les classes populaires. N'est-ce pas ce qu'ont fait François Mitterrand en 1981 et Nicolas Sarkozy en 2007, avec son clin d'oeil à «la France qui se lève tôt». Les socialistes Laurent Baumel et François Kalfon développent cette idée dans le livre L'équation gagnante (éditions Le Bord de l'eau), qui vient d'être publié. Selon eux, ces couches populaires, largement sous la coupe du FN, constitueront «l'électorat pivot» de la prochaine campagne présidentielle.

Le candidat socialiste François Hollande sera-t-il en mesure de retisser ce lien? Hervé Algalarrondo ne l'exclut pas, mais demeure sceptique. «L'ADN de Hollande, c'est les classes moyennes et les fonctionnaires. Le candidat socialiste reste un pur produit de l'ENA, peu sensible à ce qui se passe dans "la gauche d'en bas"», dit-il.

Plus tôt cette semaine, le quotidien Libération titrait que le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, s'était fait rien de moins que «la voix de Le Pen» en proposant de réduire de 10 % le nombre d'immigrants légaux en France. Si Hervé Algalarrondo a raison, la gauche ne semble pas au bout de ses peines.

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Correspondant du Devoir à Paris
22 commentaires
  • Marie Mance Vallée - Inscrite 1 décembre 2011 07 h 06

    La France bobo

    La France est très décevante... De plus en plus, nous constatons qu'elle ne contrôle plus rien, même sur son territoire. Ou elle ne le veut pas.

  • Serge Plourde - Inscrit 1 décembre 2011 08 h 14

    Pourquoi s'indigner de vouloir préserver sa souveraineté?

    Il y des gens qui s'indignent quand des pays veulent protéger leur frontières de l'immigration ***illégale***. Où est la logique ? Est-ce que les pays ont perdu leur droit à leur souveraineté ? Pourriez-vous me dire depuis quand ? Est-ce qu'il y a eu un vote là-dessus ? Ou est-ce que c'est une nouvelle mentalité qu'on veut imposer ? Est-ce qu'on s'indignerait qu'un père de famille accorde priorité à ses enfants plutôt qu'à ceux des voisins ? Est-ce qu'on s'indignerait qu'un père de famille repousse les étrangers qui se sont introduis par effraction dans son foyer ? L'indignation est légitime quand elle défend ce qui est naturel de défendre. L'indignation est absurde et dangereuse quand elle va à l'encontre de ce qui est naturel et tout à fait légitime. Une telle ***fausse indignation*** cache un esprit d'auto-effacement devant une idéologie qui cherche à effacer tout esprit national, qui est tout à fait naturel et bon, une idéologie pernicieuse qui cherche, comme un rouleau compresseur, à écraser toute identité personnelle, toute différence (nationale ou individuelle) au profit d'un conformisme aveugle. Insensé.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 1 décembre 2011 09 h 00

    Le Pen en tête chez les prolos

    Hier aux nouvelles françaises (TV5) on disait que les prolos avaient abandonné la gauche pour Marine. Marine Le Pen. Pour la première fois plus de travailleurs vont voter FN que PS
    L'explication des sondeurs: la gauche s'est plus préoccupé des exclus ces dernières années que de la classe ouvrière.

  • Jessika Fortin - Abonnée 1 décembre 2011 10 h 18

    Distribuer cet article

    Bonjour,

    Pour le bien de la société française et de la gauche française en particulier vous devriez rendre cet article public comme ça on pourrait leur envoyer !! Svp.

    Merci,

    Thomas

  • France Marcotte - Abonnée 1 décembre 2011 10 h 32

    L'idéologie du pain

    C'est quand même étrange que la classe ouvrière puisse passer de l'idéologie de gauche (ou ce qu'il en reste) à l'idéologie de droite, principalement pour des raisons pragmatiques: l'immigration illégale accentue les problèmes de la classe ouvrière.

    C'est la preuve peut-être que ce ne sont pas les idéologies qui sont déterminantes, ce sont les réalités objectives. Le pain et le beurre sont les motifs fondamentaux du vote.
    Le reste c'est pour quand on a la tête au-dessus de l'eau.

    Des politiciens l'ont compris aussi; ils gardent l'idéologie pour quand les ventres seront suffisamment nourris...ou pour quand ils seront élus.