Mouammar Kadhafi, un dictateur sanguinaire, imprévisible et incontrôlable

Mouammar Kadhafi avait 27 ans lorsqu’il est arrivé au pouvoir, renversant le roi Idriss Ier en septembre 1969. Né en 1942 sous la tente bédouine dans la région de Syrte, il fêtait donc ses 69 ans cette année.
Photo: Agence Reuters Huseyin Dogan Mouammar Kadhafi avait 27 ans lorsqu’il est arrivé au pouvoir, renversant le roi Idriss Ier en septembre 1969. Né en 1942 sous la tente bédouine dans la région de Syrte, il fêtait donc ses 69 ans cette année.

Tripoli — Depuis près de 42 ans, il était le visage mégalomane, despotique, sanguinaire et incontrôlable de la Libye. La mort de Mouammar Kadhafi a été annoncée aujourd'hui avec la chute de Syrte, sa ville natale et dernier bastion de résistance de ses troupes, deux mois après la prise de Tripoli par les forces du Conseil national de transition (CNT) désormais au pouvoir.

Après Zine el-Abidine ben Ali en Tunisie et Hosni Moubarak en Égypte, le Printemps arabe aura scellé la fin du règne du dictateur fantasque, le doyen et le plus sanguinaire des autocrates de la région.

Débarqué sur la scène de l’histoire dans les bottes d’une sorte de Che Guevara arabe, le jeune officier aux yeux de braise fut, dans ses incarnations successives, chef de file du terrorisme mondial, paria d’une communauté internationale qu’il prend plaisir à déconcerter et chantre du panafricanisme, avant de revenir sur le tard, pétrodollars aidant, dans les bonnes grâces d’un Occident qui lui avait sous-traité sans complexes la gestion de l’immigration clandestine venue d’Afrique.

Ces derniers mois, le maître de Tripoli, à l’égal d’un Bachar el-Assad en Syrie, était devenu le maître d’oeuvre de la sanglante répression d’une de ces révoltes populaires du Printemps arabe.

Au pouvoir depuis 1969

Mouammar Kadhafi avait 27 ans lorsqu’il est arrivé au pouvoir, renversant le roi Idriss Ier en septembre 1969. Né en 1942 sous la tente bédouine dans la région de Syrte, il fêtait donc ses 69 ans cette année. Mais le mois et le jour de sa naissance sont incertains.

La révolution qu’il met en œuvre dans les années 1970 tourne le dos au passé colonial, au socialisme et au capitalisme, se voulant «troisième voie» originale. La «Grande Jamahiriya arabe populaire et socialiste», «l’État des masses», est inspirée par le «Livre vert», fascicule résumant la philosophie de Kadhafi et structurée sur une hiérarchie complexe et décentralisée autour de comités populaires, dans laquelle la seule réalité du pouvoir est en fait exercée par le clan Kadhafi, ses fidèles et ses fils.

Le «bouillant colonel», comme le décrivait la presse de l’époque, héraut de l’anti-impérialisme, se met très vite à dos la communauté internationale. En 1973, il intervient au Tchad et s’empare de la Bande d’Aozou, objet d’un différend frontalier, s’accrochant même dix ans plus tard avec l’armée française venue défendre le président Hissène Habré.

La clé pétrolière

Le pouvoir, en Libye, n’est rien sans le pétrole: il a fait la richesse du pays qui, selon les chiffres de la CIA, dispose statistiquement d’un des plus haut revenus par habitant de toute l’Afrique, environ 13 800 $US. Et conditionne son histoire.

Membre de l’OPEP, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, la Libye de Kadhafi joue dans la cour des grands, Arabie saoudite et Émirats arabes unis (EAU). Elle produit environ 1,6 million de barils par jour, dont environ 80 % sont exportés vers l’Europe.

Pendant des années, Kadhafi utilise cette manne pétrolière pour jouer les commanditaires du terrorisme et financer nombre de «mouvements de libération»: Abou Nidal et d’autres factions palestiniennes, le terroriste vénézuélien Carlos et les guérillas d’Amérique latine ou encore l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise.

Après l’attentat contre la discothèque «La Belle» à Berlin-Ouest (trois morts, dont deux soldats américains, et 200 blessés) en 1986, Kadhafi devient l’ennemi public no 1 des États-Unis, qui bombardent Tripoli et Benghazi. Bilan, 41 morts.

La propre fille adoptive du «Guide», Hana, est censée avoir péri dans cette frappe, même si nombre de Libyens pensent qu’elle est toujours vivante. Le responsable d’un hôpital de Tripoli a affirmé après la chute de la capitale en août dernier qu’elle avait travaillé pour lui comme chirurgienne. D’autres croient que Mouammar Kadhafi a adopté une autre fille et lui a donné le prénom de la défunte.

Ce raid américain ne fait qu’exaspérer encore plus celui que le président américain Ronald Reagan avait surnommé le «chien enragé du Proche-Orient» et débouche sur l’explosion du vol 103 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie (Écosse), en 1988. L’attentat attribué à la Libye tue les 259 personnes à bord et onze autres au sol. Neuf mois plus tard, une bombe explose à bord du vol 772 d’UTA au-dessus du Niger, faisant 170 morts.

«État-voyou»

Paria de la communauté internationale à la tête d’un «État-voyou», l’incontrôlable Kadhafi met son énergie au service de la lutte contre Israël, mais terrifie et irrite aussi les dirigeants arabes, comme lors du sommet de la Ligue arabe à Alger en 1987: il arbore un unique gant blanc pour éviter de se salir en serrant des mains pleines de sang... Ces sommets de la Ligue seront la scène favorite de ses coups d’éclat et claquages de porte théâtraux.

Il en ira de même avec ceux de l’Union africaine lorsque, après avoir en vain tenté à plusieurs reprises des unions avec ses voisins maghrébins, cet ancien émule de Nasser l’Égyptien se tourne vers le Sud, devenant le chantre du panafricanisme.

Au terrorisme à l’extérieur répond comme en écho la répression à l’intérieur, implacable, de toute opposition, notamment islamiste, et le recours aux boucs émissaires quand le besoin s’en fait sentir: les immigrés, surtout d’Afrique subsaharienne.

Un nouveau visage post-11-Septembre

Après le 11 septembre 2001 et la guerre d’Irak, Kadhafi craint de subir le même sort que Saddam Hussein et l’économie libyenne est exsangue. Le «Guide» change alors son fusil d’épaule: en décembre 2003, il crée la surprise, une nouvelle fois, en annonçant le démantèlement de ses programmes d’armes de destruction massive, dont il niait jusque-là l’existence. Il avait auparavant reconnu la responsabilité libyenne dans l’attentat de Lockerbie, livrant dès 1999 deux responsables présumés. Le retour dans le giron de la communauté internationale suit.

Le régime de Kadhafi rentre en grâce, après avoir versé des milliards de dollars de compensation aux familles de victimes des attentats, dont celui du DC10 d’UTA, pour obtenir en 2005 la levée des sanctions qui pesaient contre lui. Tripoli change alors de visage: les sociétés pétrolières étrangères s’y bousculent, comme les banques internationales et d’autres entreprises occidentales, sans compter les chinoises.

Redevenu fréquentable, Kadhafi n’en continue pas moins de multiplier excentricités et chantages cruels. Ses «Amazones», gardes du corps éthiopiennes, son infirmière ukrainienne, son physique de plus en plus improbable derrière ses lunettes noires, ses gandouras flottantes, robes brunes de bédouin ou uniformes chamarrés, ses tentes et son lait de chamelle, et son comportement excentrique lors de ses visites officielles à l’étranger, où il nargue l’Occident en contraignant les chefs d’État étrangers à lui passer ses moindres caprices...

C’est ainsi qu’il plante sa vaste tente à Paris dans le parc de l’hôtel de Marigny, la résidence d’accueil des hôtes étrangers de la France, en décembre 2007, à l’issue de l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestino-bulgare.

Accusés d’avoir délibérément inoculé le SIDA à des enfants libyens, condamnés à mort et emprisonnés pendant plus de huit ans, ces professionnels de santé étaient devenus des pions dans un interminable feuilleton en forme de chantage d’État, jusqu’à ce qu’ils soient remis en liberté en juillet 2007 grâce à une médiation de la France. Le lendemain, le président français Nicolas Sarkozy se rend à Tripoli pour «aider la Libye à réintégrer le concert des nations».

Printemps arabe

Fréquentable, Kadhafi ne le restera pas longtemps quand il commence à réprimer dans le sang les manifestations qui ont commencé à la mi-février dans l’est de la Libye. «Je mourrai en martyr!», hurle-t-il le 22 février, dans un fiévreux discours diffusé par la télévision libyenne. Il vocifère encore les jours suivants, accusant al-Qaïda de manipuler et droguer la jeunesse et appelant ses partisans à écraser les manifestants.

Mais l’insurrection progresse sur Tripoli, avant d’être repoussée par les forces du régime qui avancent jusqu’aux portes de Benghazi, la deuxième ville du pays, fief de l’insurrection. La communauté internationale intervient alors pour éviter un bain de sang: après l’adoption d’une résolution des Nations unies, une coalition emmenée par la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis lance une opération aérienne le 19 mars.

Soutenue par des missiles Tomahawk américains, l’aviation franco-britannique bombarde les forces pro-Kadhafi qui battent en retraite. L’OTAN prend le relais de la mission à la fin du mois.

Kadhafi doit partir, préviennent les Occidentaux. Mais il faudra encore plusieurs mois avant que le régime ne vacille et que les insurgés ne regagnent du terrain. Finalement, le 20 août, la rébellion lance l’offensive sur Tripoli, où des quartiers se soulèvent et la capitale tombe le 21. Des membres de sa famille, dont son épouse, Safia, ses fils Mohammed et Hannibal, ainsi qu’Aïcha, sa fille, se réfugient en Algérie.

Reconnu comme légitime par la communauté internationale, le Conseil national de transition (CNT), l’exécutif formé par l’insurrection, prend le pouvoir en Libye. Mais le Guide, lui, demeure introuvable. Dénonçant une «mascarade», il continue dans des messages audio d’appeler la population à se révolter contre le CNT, tandis que ses derniers partisans résistent encore, notamment à Bani Walid et Syrte, sa ville. C’est là que l’ancien maître de Tripoli est retrouvé mort aujourd'hui, après la chute de son dernier bastion.

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