Après les violences du Caire - Craintes pour la transition politique en Égypte

Coptes enterrant leurs morts hier après les affrontements du Caire qui ont fait 25 victimes.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Mahmud Hams Coptes enterrant leurs morts hier après les affrontements du Caire qui ont fait 25 victimes.

La colère et les soupçons à l'égard des militaires au pouvoir en Égypte ont été ravivés après la mort de 25 personnes dimanche dans une intervention de l'armée contre des manifestants coptes. Ces violences sont les plus meurtrières en Égypte depuis le renversement d'Hosni Moubarak en février par un soulèvement populaire. Les coptes, qui représentent environ 10 % des 80 millions d'Égyptiens, accusent l'armée, qui dirige le pays en attendant des élections, d'en être la principale responsable.

Les affrontements entre coptes et forces de l'ordre qui ont fait 25 morts hier au Caire ont relancé hier les craintes d'aggravation des tensions dans un pays qui connaît une transition délicate depuis la chute du président Moubarak.

L'armée, aux commandes du pays depuis février, a demandé au gouvernement de «former rapidement une commission d'enquête» pour déterminer les responsabilités des événements survenus dimanche soir. À l'issue d'une réunion de crise, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a dénoncé «les efforts de certains pour détruire les piliers de l'État et semer le chaos».

Des versions divergentes ont circulé sur ces affrontements imputés tour à tour aux manifestants coptes — qui constituent la majorité des personnes décédées — aux militaires et aux forces de l'ordre sur place ou encore aux provocations de «voyous».

Le patriarche copte orthodoxe, Chénouda III, a mis ces affrontements, les plus meurtriers depuis la révolte qui a provoqué la chute de Hosni Moubarak le 11 février, sur le compte «d'inconnus infiltrés» et a dénoncé le fait que l'on puisse imputer les violences aux manifestants chrétiens.

Le président américain, Barack Obama, s'est dit «profondément inquiet» de ces violences, tout en estimant qu'elles ne devaient «pas empêcher la tenue d'élections en temps et en heure et la poursuite d'une transition vers la démocratie qui soit pacifique, juste et partagée».

L'Union européenne a condamné les affrontements, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, s'est déclaré «profondément attristé» et le responsable des Églises orientales au Vatican, le cardinal Leonardo Sandri, a dénoncé «une violence insensée». Le gouvernement du premier ministre, Essam Charaf, qui a estimé dans la nuit que le pays était «en danger», s'est réuni en urgence hier.

Au moins 40 personnes ont été arrêtées et 25 étaient en cours d'interrogatoire par les services du procureur militaire. Les autorités ont en outre annoncé l'exécution hier par pendaison d'un homme condamné à mort pour le meurtre de six coptes à la sortie d'une église en janvier 2010, une information rare dans un pays où les dates des exécutions ne sont en principe pas révélées.

«Degré de violence sans précédent»

Les violences de dimanche ont eu lieu en marge d'une manifestation de coptes qui protestaient contre l'incendie d'une église dans le gouvernorat d'Assouan (sud). Pour tenter de rétablir le calme, un couvre-feu a ensuite été décrété dans plusieurs quartiers du centre de la capitale.

Depuis la révolution, c'est la première fois que l'armée s'attaque frontalement à des manifestants. «C'est un des rares faits dont on est sûr pour l'instant. L'armée a utilisé un degré de violence sans précédent», précise Soha Abdel Haziz du Centre égyptien de défense des libertés personnelles. Les échauffourées entre civils cette fois se sont ensuite propagées dans plusieurs endroits du centre-ville dans la plus grande confusion. Il est encore trop tôt pour savoir qui y participaient. «Nous ne savons pas s'il y avait vraiment des "baltagueyya", qui avait pour mission d'attaquer tout ce qui bouge. Mais en revanche les civils musulmans qui étaient là, ont été d'une façon ou d'une autre incités à la violence par la télévision d'État», poursuit Soha Abdel Haziz.

C'est toute une propagande haineuse anti-copte qui a été réactivée depuis dimanche soir, la même que celle qui sévissait sous le régime d'Hosni Moubarak. Si le quotidien indépendant al-Masri al-Youm écrivait en une «Égypte» en lettres de sang, beaucoup de médias ont évoqué un complot ourdi par des mains étrangères. Plus grave encore, la télévision d'État, voix officielle du régime, n'a pas cherché à faire cesser les violences. Elle a d'abord annoncé que les coptes attaquaient les militaires avant d'appeler les Égyptiens à protéger leur armée.

Ce discours sectaire est peu à même d'apaiser les tensions dans une Égypte déjà fragilisée par l'insécurité montante et l'effondrement de son économie alors que les élections législatives approchent — elles sont prévues pour le 28 novembre.