Fatima Houda-Pepin, Amazighe - « On ne peut pas faire avancer une société en se créant des barrières »

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Femmes travaillant dans une coopérative d’huile d’argan à Essaouira<br />
Photo: source via le monde Femmes travaillant dans une coopérative d’huile d’argan à Essaouira

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 9 mars dernier, lors d'un discours télévisé, le roi du Maroc, Mohammed VI, a annoncé une importante réforme constitutionnelle prévoyant notamment l'élargissement des libertés individuelles et collectives. Saluée par le peuple marocain, cette allocution historique laisse entrevoir la possibilité d'une accélération du processus de démocratisation entamé au Maroc depuis une douzaine d'années. Enthousiaste, Fatima Houda-Pepin, Québécoise d'origine marocaine, espère que le souverain vient de jeter les bases nécessaires à la construction d'un Maroc nouveau.

C'est dans un populaire restaurant de Brossard où Mme Houda-Pepin a pris l'habitude de déjeuner que Le Devoir a rencontré la députée de La Pinière, aussi première vice-présidente de l'Assemblée nationale. Entre deux réunions et quelques heures à peine avant d'assister à une soirée locale, autour d'une tisane, la sympathique politicienne raconte ce qu'elle a ressenti lorsqu'elle a entendu le discours du roi Mohammed VI.

«J'étais à Tanger lorsque le roi du Maroc a présenté son discours. J'y étais pour prononcer la conférence d'ouverture du premier Forum des femmes élues locales d'Afrique. C'était un événement extraordinaire qui coïncidait avec la Journée mondiale de la femme. J'ai donné cette conférence devant 650 dames venues de 40 pays. Quand je l'ai fait, j'étais certaine que ce serait le moment le plus mémorable de mon séjour, mais, le lendemain, j'ai reçu un véritable cadeau du ciel: le discours du roi. J'en ai été absolument abasourdie», relate Mme Houda-Pepin, la voix pleine d'émotion.

Si la politicienne a été aussi soufflée, c'est que, dans le contexte du printemps berbère, où plus que jamais le monde arabe est passé pour synonyme de despotisme et d'obscurantisme, les réformes annoncées par le roi Mohammed VI avaient un caractère tout à fait révolutionnaire.

Hier encore


«Il faut bien comprendre que, pendant des siècles, le Maroc a été un pays monarchique où la démocratie ne voulait pas dire grand-chose. Mais, il y a 12 ans, le roi Mohammed VI est arrivé au pouvoir avec une vision nouvelle, une volonté d'apporter des changements et, surtout, un désir de moderniser le pays. Mais on ne transforme pas un pays en claquant des doigts! Ça prend du temps. D'autant plus que le roi a accédé au trône dans un contexte où le Maroc était partagé entre une tendance vers la modernité et une tendance vers le maintien des traditions, à laquelle s'est ajoutée de façon assez significative la variante islamiste. Il a pu amorcer quelques changements, mais il reste encore énormément à faire», explique Mme Houda-Pepin.

Ainsi, malgré les dispositions favorables de son souverain envers la démocratie, le Maroc souffre toujours des mêmes maux que d'autres régimes arabes. La répartition des richesses y est inéquitable, la corruption y est présente, le copinage y est commun, le népotisme et le favoritisme y sont légion.

«Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres, de plus en plus pauvres. Les gens se sentent trop taxés et ne voient pas à quoi sert l'argent qu'ils donnent au gouvernement. Quant au monde rural, il ne se sent pas partie prenante des avantages que procure le système politique. Et ça, c'est sans parler du favoritisme! Avant ce discours, chaque fois que je suis retournée au Maroc, on m'a parlé de ces problèmes-là et on m'a dit que, malgré la volonté du roi, il n'y avait pas de véritable changement. Le désenchantement était palpable. Maintenant, il y a un peu plus d'espoir», affirme la politicienne.

Égalité

Si le discours du roi Mohammed VI laisse présager l'apport de quelques importantes modifications à la Constitution marocaine, notamment le renforcement des institutions de l'État, dont les prérogatives du premier ministre, du Parlement et des entités régionales, deux d'entre elles ont particulièrement retenu l'attention de Mme Houda-Pepin.

«D'abord, c'est le principe d'égalité entre les hommes et les femmes qui m'interpelle. Le roi a laissé entendre qu'on pourrait l'inscrire dans la loi. Il s'agit d'une réforme fondamentale qui pourrait permettre aux femmes d'exercer une participation accrue au niveau des instances décisionnelles et dans le domaine politique», précise-t-elle.

Bien que l'égalité entre hommes et femmes soit davantage reconnue au Maroc depuis l'adoption d'un code de la famille en 2004, l'inégalité des sexes y est toujours palpable.

«Que ce soit à l'école ou dans les familles, on apprend encore aux jeunes garçons qu'ils sont supérieurs à leurs soeurs. C'est bien beau de changer les lois, mais, si on ne change pas aussi les mentalités, on n'obtiendra pas de résultat! Il y a là tout un travail à faire», souligne Mme Houda-Pepin.

Reconnaissance


La consécration constitutionnelle de la pluralité de l'identité marocaine dans le discours du roi a aussi interpellé la députée de La Pinière. Étant elle-même d'origine amazighe, une communauté berbère d'Afrique du Nord dont beaucoup de membres sont établis au Maroc mais dont la langue n'a jamais été institutionnalisée, elle estime que la reconnaissance de la diversité culturelle marocaine constitue un pas de géant pour le pays.

«Je suis une grande partisane des rapprochements. On ne peut pas faire avancer une société en se créant des barrières. Il faut toujours dialoguer avec l'autre, même s'il fait partie du problème, parce qu'il y a des chances qu'il puisse aussi faire partie de la solution. Ce que Sa Majesté vient de me signifier par la déclaration qu'il a faite, par la réforme qu'il souhaite introduire au chapitre de la reconnaissance des Imazighen, c'est qu'effectivement j'ai des raisons de croire qu'il faut tendre la main, qu'il faut qu'on dialogue», dit-elle.

Belle audace

Bien qu'elle se montre optimiste au sujet des réformes que le roi du Maroc entend introduire dans la Constitution, la première vice-présidente de l'Assemblée nationale se dit avant tout réaliste.

«Le discours du roi était assez audacieux et assez avant-gardiste pour une société où la tradition pèse de tout son poids, remarque-t-elle. Aussi, je ne peux qu'applaudir son allocution, mais je suis assez lucide pour comprendre qu'il y a des barrières assez importantes à franchir avant d'arriver à la matérialisation de ce qui est proposé. Désormais, c'est à la société marocaine d'amorcer le changement, et ça, ça prendra du temps. J'espère réellement qu'elle saura saisir l'occasion!»

Les travaux de réforme sont actuellement en cours. Mohammed Moatassim, conseiller du roi, a été chargé d'effectuer un suivi de la concertation et de l'échange de points de vue sur ce projet avec les chefs des organisations politiques et syndicales. Si tout se passe comme prévu, les réformes proposées seront soumises à un référendum en juillet.

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Collaboratrice du Devoir