Libye - Une ville au bord d'un volcan

Partout en Libye, des militaires se sont ralliés à l’opposition. Sur cette photo, des insurgés entourent un char d’assaut à Zaouiya, dans l’ouest du pays.
Photo: Agence Reuters Ahmed Jadallah Partout en Libye, des militaires se sont ralliés à l’opposition. Sur cette photo, des insurgés entourent un char d’assaut à Zaouiya, dans l’ouest du pays.

Ajdabiya — Ajdabiya est une ville assise au bord d'un volcan. Le volcan, c'est l'énorme dépôt de munitions de Honja à deux ou trois kilomètres des faubourgs et qu'un appareil de la flotte aérienne de Mouammar Kadhafi est venu bombarder lundi.

L'avion a fait deux passages, largué quelques bombes à l'intérieur et à l'extérieur du périmètre. De leur côté, les quelques soldats de garde, qui ont rejoint l'insurrection, se sont défendus avec une vieille mitrailleuse lourde antiaérienne DSCHK, tapissant le sol de douilles. «C'était un MIG. Heureusement, il n'a touché aucun entrepôt. Car il y a ici des missiles russes d'une portée de 30 km en quantité suffisante pour faire exploser toute la ville», assure le lieutenant Abdallah, dont la mission est de protéger le dépôt.

D'abord, les militaires, habillés en civil, ne veulent laisser personne pénétrer à l'intérieur de la base. Un coup de téléphone, qui pour une fois fonctionne au conseil de transition d'Ajdabiya, règle le problème. À présent, les soldats veulent tout montrer. Le dépôt compte 40 entrepôts, dont les portes n'ont même pas été fermées, certains ouverts à tous les vents. Tous sont bourrés jusqu'à la gueule de munitions: des obus de chars, des missiles pour avion, tous types d'obus d'artillerie, des roquettes, des cartouches de mitrailleuses... Les caisses sont empilées les unes sur les autres et grimpent jusqu'au plafond. On découvre aussi des dizaines de lance-roquettes RPG 7 qui n'ont même pas été déballés de leurs caisses d'origine. Impossible de savoir avec précision la provenance de ces munitions. «Elles sont soviétiques», insiste le lieutenant Abdallah.

Honja est l'un des deux principaux dépôts de l'est du pays. Et, selon l'officier, quelque 1400 soldats y étaient affectés. Il était d'autant plus vital que le régime de Kadhafi, n'ayant aucune confiance en ses forces armées, lui consent des armes, mais pas de munitions. Avec celles-ci, l'opposition, qui déplore en manquer, a largement de quoi se battre. Tous les entrepôts ont d'ailleurs été visités par les insurgés. Ils ont sorti des caisses et les ont ouvertes, se gardant bien de les remettre à leur place. «Ils cherchaient des munitions pour armes légères, mais n'en ont pas trouvé», explique le lieutenant Abdallah.

Après le dépôt, le bombardier est allé attaquer le réservoir où aboutissent les eaux, via un canal souterrain d'un kilomètre de large, captées dans le sud libyen, à des centaines de kilomètres de là. Ce fut l'un des projets les plus démentiels du dictateur, connu sous l'intitulé: «le Grand Homme [Kadhafi] fit le fleuve». Les gardes, cette fois, n'ont même pas vu la bombe larguée par l'appareil. Toujours selon l'officier, elle est tombée à deux kilomètres de là. D'où cette question: les pilotes de Kadhafi sont-ils fidèles à leur réputation qui leur prête une extrême maladresse ou n'ont-ils plus la foi?

Peuplée d'environ 150 000 âmes, la ville d'Ajdabiya a une sale tête. Les ordures, qui n'ont pas été ramassées depuis au moins une dizaine de jours, habillent les rues. Tous les bâtiments officiels ont brûlé. La plupart des commerces sont fermés. Des dizaines d'ouvriers africains, employés dans l'industrie pétrolière, sont assis désoeuvrés au bord des trottoirs. Le coeur battant de l'insurrection se trouve à la place Fatah, rebaptisée place de la Révolution, où ont été plantées quelques tentes. Selon Salim Mohammed Moghrabi, un fonctionnaire père de cinq enfants, qui collabore aussi avec le conseil de transition, il a fallu cinq jours à l'insurrection pour s'emparer de la ville le 21 février.

Comme à Benghazi, la victoire n'a été possible que grâce au ralliement d'une partie des soldats. C'est alors que les brigades commandées par un cousin du dictateur, Mebeh Kadhafi, fortes de 1600 hommes, ont quitté la ville. Le dépôt de munitions est tombé ensuite après quelques combats. Une nouvelle attaque de celui-ci par l'aviation du régime n'inquiète guère le fonctionnaire: «Notre vie n'a pas d'importance. Nous sommes prêts à tout sacrifier si cela doit conduire à la chute de Kadhafi, ce Hitler de la décennie.»

Salim Mohammed Moghrabi estime aussi que le conseil de transition, qui comprend des militaires, des avocats et des juges, a commencé à faire du bon travail. «Vous avez vu, il a donné des ordres pour que vous puissiez entrer dans le dépôt de munitions et il a été obéi.»

«Pas de sécurité»

Ce n'est pas l'avis de Hani (il ne veut pas donner son nom complet), un ingénieur du pétrole: «Rien ne marche vraiment dans la ville. Et surtout, il n'y a pas de sécurité, pas d'autorité, pas de police, alors que pour des raisons humanitaires, on a dû libérer des milliers de prisonniers. Toutes les voitures utilisées dans les installations pétrolières ont été volées, alors que ce n'est vraiment pas le moment de jouer le pétrole.»

À la place de la Révolution, de petits groupes discutent fermement des nombreux problèmes dans une musique assourdissante, l'hymne de la révolution. «Nous vivrons jusqu'à ce que le chagrin s'en aille et la chanson sera magnifique.» D'une ville à l'autre, c'est le même chant que l'on entend. Et, en l'absence de communication, il apparaît comme le principal trait d'union entre les villes soulevées.

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2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 2 mars 2011 07 h 55

    Vive la destruction !

    Plus la fin du régime se traduira par une destruction massive, plus les U.S.A. et l'Europe ont de chances de voir « perdues » à jamais les preuves de leur alliance avec ce vieil ami Kadhafi.
    ROland Berger

  • Gilbert Talbot - Inscrit 2 mars 2011 10 h 59

    Une belle chanson révolutionnaire écrite dans le sang du peuple.

    «Nous vivrons jusqu'à ce que le chagrin s'en aille et la chanson sera magnifique.» Oui le chant de la Révolution lybienne est magnifique à l'oreille des peuples opprimés qui réussissent à se libérer de leur dictateur-exploiteur-oppresseur. Le danger demeure cependant de tomber dans le camp d'un autre empire qui se dira d'abord libérateur, puis deviendra exploiteur.-oppresseur. J'aimerais bien connaître le texte complet de la chanson, surtout les derniers couplets qui s'écrivent présentement.