Washington dépassé par le peuple égyptien

Un manifestant anti-Moubarak dans les rues du Caire, où plusieurs centaines de milliers de personnes se sont massées hier dans le calme.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Baz Un manifestant anti-Moubarak dans les rues du Caire, où plusieurs centaines de milliers de personnes se sont massées hier dans le calme.

Sans aller jusqu'à réclamer explicitement la démission d'Hosni Moubarak, le président américain a enjoint hier à son homologue égyptien d'écouter les appels de ses nombreux concitoyens qui, justement, exigent son départ depuis bientôt deux semaines.

M. Moubarak doit «prendre une décision permettant de progresser d'une façon ordonnée, significative et sérieuse», a ajouté Barack Obama, à Washington, lors d'une conférence de presse tenue conjointement avec le premier ministre canadien, Stephen Harper.

M. Obama a en outre indiqué qu'il avait parlé à son homologue égyptien à deux reprises depuis le début de la crise, l'avertissant qu'«un retour aux anciennes méthodes n'allait pas fonctionner».

Les appels à une transition rapide vers la démocratie en Égypte se multiplient à travers le monde. Depuis que l'opposition paraît sur le point de gagner, faut-il préciser. Exactement comme ça s'était passé pour Ben Ali et la Tunisie.

La chose vaut pour les Européens comme pour les Américains. Lundi, les ministres des Affaires étrangères du Vieux Continent avaient lancé ce genre d'appels, sans aller jusqu'à réclamer le départ du président égyptien. Certains d'entre eux ont fait leur mea-culpa pour avoir longtemps privilégié la stabilité et l'intérêt économique au détriment de la démocratie.

Même si les autocrates visés par des révolutions populaires ont reçu beaucoup d'argent des États-Unis, Washington n'a apparemment rien vu venir. L'aveuglement en ce qui concerne l'Égypte est particulièrement surprenant. Le régime d'Hosni Moubarak reçoit annuellement 1,7 milliard de dollars des États-Unis, surtout sous forme d'aide militaire, ce qui en fait le principal récipiendaire dans la région après Israël.

Le 25 janvier, au début des grandes manifestations en Égypte, la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, affirmait que le régime d'Hosni Moubarak était «stable». Le surlendemain, le vice-président, Joseph Biden, refusait de traiter le président égyptien de dictateur et disait ne pas trop comprendre ce que les protestataires voulaient. Dimanche, Hillary Clinton s'est contentée de demander une «transition pacifique et ordonnée vers un régime démocratique».

Il a fallu attendre jusqu'à mercredi pour que les États-Unis, par la voix du président, commencent à sermonner un peu le raïs égyptien, lui enjoignant d'amorcer la transition «maintenant». Et encore, le discours de Barack Obama est resté plutôt mou ce soir-là. La Maison-Blanche a haussé le ton le lendemain, après que des fiers-à-bras du régime eurent attaqué les manifestants au Caire.

Le New York Times nous a appris jeudi que Washington discutait avec le nouveau vice-président et avec certains militaires d'un plan prévoyant le départ hâtif de Moubarak, qui veut s'accrocher à son poste jusqu'en septembre. Le gouvernement américain s'efforce également de persuader le nouveau conseil des ministres d'inviter des représentants de la société civile, y compris des Frères musulmans, à rédiger de nouvelles lois électorales.

Malgré leurs agences de renseignement, mises sur la sellette cette semaine, et leurs experts en politique étrangère, on a l'impression que les États-Unis n'arrivent plus à prévoir les soubresauts à l'étranger et à les influencer. «Plusieurs personnes au gouvernement vous diront que les événements actuels constituent le résultat positif de leur politique, mais il est clair que ce qui arrive aujourd'hui n'a rien à voir avec ce qu'ils prévoyaient», commente Dina Guirguis, chercheuse au Washington Institute for Near East Policy.

«Ce qui arrive dans la région défie les prévisions de tous les experts. On ne s'attendait surtout pas à ce que le régime tunisien, qui était l'archétype de l'État policier achevé, soit le premier à tomber», ajoute cette Américaine d'origine égyptienne.

Les commentateurs américains multiplient ces jours-ci les analyses sur la crise en Égypte. Certains concluent à l'absence d'une véritable politique américaine dans la région. D'autres soulignent l'ambivalence des États-Unis à l'égard du monde arabe et de la possibilité d'y voir émerger une véritable démocratie. Parmi les concepteurs de la politique étrangère américaine, on trouve d'un côté les tenants de la stabilité, qui privilégient la lutte antiterroriste, la sécurité d'Israël, la libre circulation dans le canal de Suez et le maintien d'un front arabe contre l'Iran; de l'autre, les tenants de la démocratisation du monde arabe.

À Washington, les deux séries d'impératifs sont perçues comme incompatibles, comme si on présumait que des élections libres mèneraient nécessairement à des gouvernements antiaméricains. Les régimes autoritaires sont par conséquent soutenus, ce qui alimente le ressentiment contre les États-Unis et referme le cercle vicieux.

Il est vrai que George W. Bush avait parlé d'un «ordre du jour pour la liberté» qui devait servir à démocratiser le grand Moyen-Orient. Cette politique a donné certains résultats, notamment au chapitre de la liberté de presse. Néanmoins, la pièce maîtresse de ce projet aura été le renversement de Saddam Hussein, au prix de centaines de milliers de morts et d'une certaine perte de prestige pour les démocraties occidentales. De toute façon, on n'en a plus entendu parler après la victoire du Hamas en Palestine.

Dans son célèbre discours du Caire prononcé en juin 2009, Barack Obama, soucieux de rompre avec le style de son prédécesseur, a promis de soutenir les gouvernements qui reflètent la volonté populaire et de s'engager dans le processus de paix israélo-arabe. Il a peu de succès à revendiquer dans ces deux dossiers.

Pour occuper le poste de vice-président, rétabli après avoir été aboli il y a trente ans, Hosni Moubarak a choisi Omar Souleiman, le chef des services de renseignement, tristement célèbres pour leur pratique de la torture. Un des chapitres les plus sombres des relations récentes entre les États-Unis et l'Égypte concerne les «extraordinary renditions», soit l'enlèvement et le transfert de suspects vers des pays pratiquant la torture, sous la présidence de George W. Bush. Les victimes les plus connues de cette pratique furent notre compatriote Maher Arar, maltraité dans les geôles syriennes, et Osama Mustafa Hassan Nasr, enlevé à Milan par des agents de la CIA, que la justice italienne a par la suite jugés par contumace, et transféré en Égypte. Barack Obama a heureusement aboli cette pratique dès son entrée en fonction, il y a deux ans.

Le rapport 2009 du département d'État sur le respect des droits humains dans le monde dénonçait les atrocités commises dans les prisons égyptiennes. Plusieurs câblogrammes américains révélés par le site WikiLeaks vont dans le même sens. Un de ces documents raconte que, pressé de questions par un diplomate américain, le ministre de l'Intérieur égyptien a tout simplement nié les mauvais traitements infligés aux prisonniers et qualifié de «communistes» et d'«extrémistes» les militants défendant les droits de la personne.

Si les États-Unis et l'Union européenne n'ont pas exactement joué un rôle proactif dans la chaîne des événements qui secouent l'Égypte, la Ligue arabe, qui regroupe essentiellement des émules du raïs égyptien et des monarques d'un autre âge, s'est contentée de quelques appels au dialogue.

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18 commentaires
  • Pascal Jacquinot - Inscrit 5 février 2011 07 h 06

    Cet article dit bien la triste réalité

    Les vieilles démocraties, avec à leur tête les États-Unis, trouvent souvent plus profitable, en dehors de leur petit club, de traiter avec les pires dictatures.
    Le prétexte affiché de cette politique est purement sécuritaire. Il n'y a pas si longtemps les régimes despotiques et autres juntes militaires nous protégeaient du "communisme international" et de sa subversion. A présent c'est au "terrorisme" (entendez terrorisme islamique) que ces régimes sont censés offrir un rempart.
    Mais qui ne voit que c'est justement de toute cette injustice, politique et sociale, que nos gouvernements instrumentalisent de manière cynique, que se nourrit le terrorisme dont nous prétendons nous défendre.
    Il est à se demander si en réalité, l'existence de mouvements terroristes partout dans le monde ne serait pas plutôt une nécessité, que nous entretenons savamment tout en proclamant hypocritement lutter contre elle.
    Comme si, en réalité, toute cette colère et cette violence que nous produisons, faisait partie d'un plan.

  • - Abonnée 5 février 2011 08 h 09

    Quelques suggestions pour amortir la grogne...

    Monsieur Obama enjoignait son homologue Hosni Moubarak d’écouter l’appel de ses concitoyens qui exigent son départ depuis deux semaines (pas deux ans!) et de prendre une décision sérieuse , d’agir de façon ordonné, significative et sérieuse…

    M, Moubarak pourrait commencer par se nommer un nouveau chef de cabinet, un ami politique de préférence habitué aux officines depuis des lustres, remanier légèrement son cabinet en nommant deux ministres de plus pour alléger le travail des autres ministres toujours difficiles en temps de crise, puis prononcer un discours inaugural d’ici quelques semaines afin d’annoncer les grands projets qu’il entend amorcer pour son peuple. En d’autres mots, rassurer ses concitoyens.

    Coté pratique et économique, M. Moubarak pourrait mettre sur pied un Plan Égyptien, bien encadrer de façon à ce que les citoyens reçoivent quelques miettes de redevances sur le pétrole, histoire de les calmer.

  • Socrate - Inscrit 5 février 2011 08 h 15

    Shah

    Ressemble beaucoup au Shah d'Iran il y a quelque temps à peine. Où Saddam déclara la guerre à l'Iran avec le soutien de la CIA pour soi-disant sauvegarder la démocrassie au Moyen-Orient. Il ne manque plus que Lawrence d'Arabie pour sauver les meubles de Moubarak...

  • michel lebel - Inscrit 5 février 2011 08 h 51

    Hypocrisie et incompétence!

    Il ya beaucoup, beaucoup, d'hypocrisie dans tout cela. Comme si on ne savait pas que toutes les dictatures sont destinées à s'écrouler un jour ou l'autre. Et que penser de services de renseignement occidentaux? Sont-ce des ploucs qui non seulememt gouvernent mais qui surveillent aussi? Avec pareils incompétents et inaptes, il doit bien y avoir un Dieu qui veille au service minimum!

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 5 février 2011 09 h 35

    Ce que l'article, quoique interessant, ne dit pas.

    Obama est coincé entre son désir de ne pas répéter les erreurs de Bush d'ingérence dans les affaires politiques arabes et le lobby juif étatsunien qui garnit sa caisse électorale. L'AIPAC, principal lobby aux É.U a la mémoire longue dans tout ce qui pourrait nuire à l'État voyou israélien.

    La perte d'influence des É.U en Afrique du Nord et sur le continent en général est majeure depuis 15 ans. L'élément déclencheur ayant été l'humiliation qu'a subie les militaires étatsuniens en Somalie en 1995, jumelé à la politique économique «agressive« de la Chine dans les affaires pétrolières des pays africains(Algérie, Nigeria, Niger, etc) et les milliards investis par le régime Khadafi pour le développement des infrastructures en Afrique de l'Ouest.

    Les É.U sont de plus en plus hors jeu et les populations qui aspirent à un meilleur avenir vont assurément en profiter. Elles savent trop bien avec les informations qui circulent comme jamais, les choix qui s'offrent pour consulter des médias alternatifs que les motivations des impérialistes étatsuniens ne sont motivés que pour la sécurité de l'État voyou israélien.

    Et comme l,affirmait très justement Tarik Ramadan, professeur d'études islamiques à Oxford, Angleterre hier sur Radio-Canada: «Comment le pays(Israël) qui affirme être le seul pays démocratique dans la région peut supporter que des dictatures autour de lui pour soi disant maintenir la paix. On ne fait pas la paix avec des dictatures mais avec des peuples».