Moubarak promet de partir

Le président Hosni Moubarak s’adressant aux Égyptiens à la télévision, hier, leur promettant de quitter le pouvoir dans quelques mois.<br />
Photo: Agence Reuters Télévision d'État égyptienne Le président Hosni Moubarak s’adressant aux Égyptiens à la télévision, hier, leur promettant de quitter le pouvoir dans quelques mois.

Le président de l'Égypte, Hosni Moubarak, faisant face à une vague de contestation sans précédent, a une nouvelle fois lâché du lest, hier soir. Dans un discours télévisé, le chef de l'État a signifié qu'il ne briguera pas les suffrages à l'élection présidentielle, en septembre, mais restera d'ici là au pouvoir.

Il consacrera les derniers mois de son mandat à coordonner une transition pacifique à la tête du pays de 83 millions de personnes, a-t-il souligné, hier, faisant fi des appels à son départ immédiat de centaines de milliers de manifestants descendus notamment dans les rues du Caire, d'Alexandrie et de Suez.

«Le président est très têtu, mais nous sommes plus têtus que lui. Nous ne quitterons pas la place [Tahrir]», a déclaré au micro l'un des dizaines de milliers de manifestants rassemblés dans le centre de la capitale, Le Caire, au huitième jour d'une révolte sans précédent contre le régime.

Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 29 ans, s'est engagé à coordonner une transition pacifique entre lui et son successeur, notamment en suggérant des amendements constitutionnels afin de faciliter les candidatures en vue de l'élection présidentielle.

«Je le dis en toute sincérité, et sans tenir compte de la situation actuelle, je ne comptais pas me présenter à un nouveau mandat présidentiel», a déclaré M. Moubarak, qui effectue son cinquième mandat de six ans. «Ma première responsabilité maintenant est de ramener la sécurité et la stabilité à la patrie pour assurer la transition pacifique du pouvoir», a-t-il poursuivi, en accusant «certaines forces politiques d'avoir [...] attisé le feu lors des manifestations».

«Je vais mourir en terre égyptienne. Je serai jugé par l'Histoire pour mes mérites et mes démérites», a-t-il conclu.

La transition, maintenant

Mais, le président des États-Unis, Barack Obama, a appelé hier son homologue égyptien, Hosni Moubarak, à entamer sans tarder une transition pacifique.

M. Obama, qui s'est entretenu avec M. Moubarak pendant 30 minutes, s'est toutefois gardé de l'exhorter à démissionner immédiatement.

«Ce qui est clair, et je l'ai dit ce soir au président Moubarak, c'est que je crois qu'une transition bien ordonnée doit être significative, elle doit être pacifique et elle doit commencer maintenant», a affirmé M. Obama, dans une courte allocution devant la presse.

M. Obama joue une partie serrée, en essayant à la fois de ménager l'avenir des liens entre Washington et l'un de ses principaux alliés au Moyen-Orient, et ce, tout en ne tournant pas le dos au principe de la démocratie et aux droits de la personne qu'il chante sur tous les tons.

De son côté, l'ambassadrice des États-Unis en Égypte, Margaret Scobey, s'est entretenue au téléphone avec Mohamed el-Baradei, qui a appelé M. Moubarak à partir «au plus tard vendredi».

La Grande-Bretagne a réitéré son appel aux autorités égyptiennes à procéder à un «changement réel, visible et complet», selon un communiqué du Foreign Office.

Plus d'un million de manifestants

Dans la journée, plus d'un million d'Égyptiens avaient envahi les rues, selon les forces de l'ordre. Il s'agissait ainsi de la plus importante mobilisation depuis le début de la contestation, le mardi 25 janvier.

Les manifestants avaient défilé sans heurts, accusant M. Moubarak d'être responsable des maux affligeant le pays; pauvreté, chômage, violation des libertés, corruption et verrouillage politique...

Au Caire, la place Tahrir a notamment été prise d'assaut par une marée humaine. Les manifestants ont dansé et chanté en conspuant l'homme fort du pays. «On ne partira que lorsque Moubarak partira!», scandait un groupe d'hommes.

En soirée, la foule s'est dispersée, mais de petits groupes sont restés pour y passer la nuit sous les tentes, malgré le couvre-feu en vigueur dans la capitale ainsi qu'à Alexandrie et à Suez.

Les groupes d'opposition au régime ont misé sur le bouche-à-oreille afin de mobiliser les manifestants, puisque l'accès à Internet était impossible.

Les organisateurs espéraient réunir un million de personnes pour maintenir la pression sur le président octogénaire Hosni Moubarak et le contraindre à quitter le pouvoir d'ici vendredi.

«Si ce n'est pas aujourd'hui, les manifestants veulent que cela s'arrête au plus tard vendredi, qu'ils ont baptisé "le vendredi du départ"», a déclaré la figure de proue de l'opposition laïque égyptienne, Mohamed el-Baradei, lors d'un entretien à la chaîne de télévision Al-Arabiya.

«Malheureusement [M. Moubarak] ne va faire que prolonger l'agonie pendant six ou sept mois. Il continue de susciter la colère des gens et d'avoir recours à la violence», a fait valoir le Prix Nobel de la paix à Reuters, répétant qu'à ses yeux, la seule solution à cette crise réside dans son départ immédiat.

Le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, a quant à lui souhaité un «dialogue immédiat» afin d'engager des «réformes». «Nous devons nous asseoir autour d'une table, représentants du gouvernement, du régime, de l'opposition, ainsi que toutes les forces politiques, pour élaborer la voie du futur», a-t-il affirmé à l'Associated Press.

À Genève, la haute-commissaire des Nations unies aux droits de l'Homme, Navi Pillay, estime que les rassemblements d'hier représentaient «un moment charnière dans la transition égyptienne vers une société plus libre, plus juste et plus démocratique», a fait savoir son porte-parole, Rupert Colville. «Le monde entier regarde comment le président et le gouvernement remanié réagiront à la poursuite des manifestations», a-t-il ajouté.

Par ailleurs, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l'Homme a affirmé disposer d'informations faisant état de 300 morts, de plus de 3000 blessés ainsi que des centaines d'arrestations, en Égypte, au cours des huit derniers jours.

Quelle qu'en soit l'issue, la contestation égyptienne, inspirée par la «révolution du jasmin» tunisienne, semblait hier se propager à d'autres pays de la région.

Le roi Abdallah II de Jordanie a limogé son premier ministre à la suite des manifestations dans plusieurs villes du pays. Il a chargé Marouf al-Bakhit, qui a occupé le poste de premier ministre de 2005 à 2007, de former un nouveau gouvernement.

L'Autorité palestinienne a de son côté fait part de son intention d'organiser «dès que possible» des élections municipales en Cisjordanie, où aucun scrutin n'a eu lieu depuis 2006.

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D'après l'Agence France-France, l'Associated Press et Reuters
10 commentaires
  • Eric Allard - Inscrit 2 février 2011 05 h 53

    Les pieges de la démocratie

    Ce qui arrive, ce "printemps Arabe" est un souffle d'air frais sur une région du monde qui en avait besoin, ainsi qu'un message d'espoir pour la population d'autres régions du monde aux prises avec des dictateurs parfois bien pire que ce que connaissaient l'Egypte ou la Tunisie.

    Par contre, le danger d'une déception est bien réelle. Si la population met tous ses maux sur le seul président Moubarak, et s'attend a ce que tout se regle une fois un régime démocratique en place, alors ils vont déchanter royalement, et peut-être attribuer au régime démocratique des maux qu'il n'a pas.

    Le fait d'instaurer des régimes démocratiques dans cette partie du globe n'empêchera pas les gros investisseurs de gonfler artificiellement les prix des denrées essentielles pour leur seul profit, ni le dumping que l'on connaît en occident. Ça n'empêchera pas les États-Unis de nous lancer dans une autre crise économique sans précédent, ni la Chine de s'accaparer le plus de terres fertiles pour veiller aux besoins de sa propre population.

    Il ne faudra donc pas que la population de ces pays s'attendent a un changement drastique dans les deux ans suivant un changement de régime. Autrement, la démocratie ne durera pas longtemps dans cette partie du monde, et un dictateur viendra leur faire des promesses de changement qui sembleront alors tres attirantes.

  • michel lebel - Inscrit 2 février 2011 06 h 55

    Dégage!

    Je doute fort que Moubarak tienne le coup jusqu'en septembre. Une fois qu'un vent de liberté atteint une dictature, il est bien diifficile de l'arrêter et il a tendance à se gonfler et d'emporter bien des châteaux de cartes et des gâteux et valets qui s'y trouvent. Dégage, Moubarak et consorts!

  • Augustin Rehel - Inscrit 2 février 2011 08 h 16

    Le vent de liberté

    Ce matin, des Égyptiens payés par le parti envahissent les rues, et s'en prennent aux Égyptiens qui crient «DÉGAGE» depuis 8 jours.

    La révolution du cactus pourrait piquer les mains à ceux qui l'on déclenchée et qui désirent mettre leur dictature à la porte.

  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 2 février 2011 09 h 03

    Les partisans du moubarakisme: A. Réhel et Cie.

    Les contre manifestations ont bel et bien débuté. Un analyste sur la chaîne al-Alam ce matin soulevait la forte hypothèse que ces partisans de la dictature sont financés par les États-Unis afin de semer le chaos et justifier à l'armée d'intervenir. Voilà une hypothèse plus que réaliste tenant compte que les États-Unis ont de l'expérience en la matière avec le financement de manifestants pro-Pinochet au Chili et pro-régime corrompu du Shah en Iran.

    Un seul facteur motive les États-Unis dans ce soulèvement. Et ce n'est ni l'amélioration des conditions de vie du peuple égyptien, ni la liberté, ni la démocratie(Ils ont eu l'occasion ces 30 dernières années de réclamer ces grands principes universels). La seule motivation pour ce régime voyou étatsunien c,est d eprotéger et assurer la sécurité de l'autre régime voyou : Israël. Le reste c'est une mauvaise piêce de théâtre pour endormir les médias.

  • Gilbert Talbot - Abonné 2 février 2011 09 h 49

    Lâche prise Moubarak

    Aujourd'hui les pro-Moubaraks, payés semble-t-il par le ministère de l'Intérieur égyptien (Selon le journaliste Lépine de Radio-Canada, entendu à Christiane Charette), ont à leur tour envahi la place Tahrir au Caire. Munis de gourdins, ils chargent la foule en moto, à cheval ou à dos de chameau. Ils viennent confirmer les menaces que Moubarak a proféré hier dans son discours (mon résumé de ses propos) : «Je vais partir en septembre, mais d'ici là je vais assurer moi-même la transition et gare à ceux et celles qui s'y opposeront». Il suit en cela, à sa façon, les conseils de Barackmou Obama, qui demandait une transition rapide et pacifique, vers des changements réels et démocratiques.

    Disons euphémistiquement que l'interprétation moubarakienne de ces conseils est plus corsée et policée qu'on pouvait s'attendre des sages propos de l'Oncle Sam. En fait, face à l'ambiguité de ces conseils jésuitiques, il n'est pas clair si les USA soutiennent encore Moubarak ou s'ils lui préfèrent Mohamed El Baradei. En cas de doute, le vieux dictateur s'accroche et montre les quelques dents qu'il a encore pour mordre l'opposition. Mais le pauvre vieux dictateur, n'a pas saisi toute la force que représente un million de personnes dans une Révolution en marche, qui réclament des changements radicaux de gouvernance : fin de la dictature, fin de la corruption, fin de la faim.
    Il ne faut pas oublié non plus que ce qui se passe en Égypte a des répercussions mobilisatrices au Yémen en Jordanie, en Syrie. Et on s'attend à ce que des mouvements semblables s'éveillent en Algérie, au Maroc et en Lybie.

    Alors je ne crois pas que la réaction de Moubarak ne soit de taille à faire face à un tel rouleau compresseur. S'il veut vraiment que l'Histoire retienne de lui qu'il fut un bon Président, il ne faudrait pas qu'il termine sa carrière dans un bain de sang.