«On avait besoin d'une étincelle pour que tout explose»

Lancée en décembre en Tunisie, la «révolution du jasmin» s'étend aujourd'hui à la presque totalité du monde arabe. Cette révolte populaire favorisée par les nouveaux moyens de communication risque de faire tomber plusieurs régimes autoritaires, d'Alger à Sanaa, en passant par Le Caire. On n'avait jamais vu dans la région un phénomène d'une telle ampleur ni des changements aussi rapides. Il reste que les événements du Maghreb et du Moyen-Orient ne sont pas tout à fait sans précédent, rappelle le politologue et spécialiste du monde arabe Henri Habib, professeur à l'Université Concordia.

Pourquoi cette ébullition dans le monde arabe à ce moment précis?

Ce qui m'étonne, c'est que ça ne se soit pas produit plus tôt. On avait besoin d'une étincelle pour que tout explose. L'étincelle a été ce malheureux jeune homme qui s'est immolé en Tunisie. On connaît la suite de l'histoire.

Ce qui se produit en Égypte est extraordinaire, mais, là encore, on s'étonne que ce ne se soit pas produit plus tôt. C'est comme si les Égyptiens avaient eu honte de voir une petite nation comme la Tunisie réussir ce qu'ils n'avaient même pas essayé. Le système politique n'a aucune transparence et la situation du peuple — je ne parle ni des dirigeants ni de la classe moyenne, mais des masses — est terrible: un ouvrier qui gagne un ou deux dollars par jour, c'est ce qu'on appelle la misère.

Quelle est l'importance des événements qui se déroulent en Égypte?

L'Égypte est le pays le plus populeux du monde arabe, avec ses 80 millions d'habitants. Le Caire est la capitale de la culture arabe.

J'essaie de placer les choses dans un contexte historique. En janvier 1952, les Frères musulmans ont brûlé le centre-ville du Caire alors que la situation n'était pas aussi mauvaise qu'aujourd'hui. Ces événements ont précipité la chute de la monarchie six mois plus tard.

Il y a un autre facteur. Des 80 millions d'Égyptiens, il y en a 10 millions qui sont directement ou indirectement des fonctionnaires et, si vous comptez leurs familles, c'est le quart de la population. Ce facteur n'existait pas en Tunisie.

De quel côté cela jouera-t-il?

C'est la question. Ces fonctionnaires vont-ils se dire: «Si je me retourne contre le régime je risque de perdre mon poste, d'être réduit à la condition des gens que je vois dans la rue», ou vont-ils se joindre au mouvement? Tant que l'armée le soutiendra, le régime va survivre. Mais s'il y a de la dissidence dans l'armée et qu'émerge un officier qui a le charisme et l'envergure d'un Nasser et qui parle de transparence, pas nécessairement de la démocratie, il pourrait renverser le gouvernement et prendre le pouvoir. On peut envisager l'alternative suivante. Soit l'armée prend le pouvoir, soit l'armée lâche le gouvernement sans prendre le pouvoir: dans ce cas, il y aura des élections que les islamistes gagneront.

Quelle est la force des islamistes dans les différents pays?

Que ce soit au Yémen, en Égypte ou ailleurs, les islamistes offrent toutes sortes de services que les gouvernement ne donnent pas. Quand il y a eu par exemple un tremblement de terre en Égypte, il y a quelques années, ils étaient les premiers sur le terrain avec des couvertures et de la nourriture pour les sinistrés. Ils ont des cliniques et des écoles gratuites dans les mosquées. C'est comme ça que le Hamas, qui est une branche des Frères musulmans, a gagné les élections en Palestine.

Quels sont les régimes les plus susceptibles de tomber après celui de Ben Ali?

Ce serait un miracle si le régime de Moubarak se maintenait. Si l'Égypte tombe, les autres tomberont, parce qu'elle est la clé. Revenons à l'histoire. Après l'abolition de la monarchie en Égypte en 1952, un coup d'État a eu un résultat identique en Irak en 1953; il y a eu aussi des coups d'État en Syrie et il a failli y en avoir un en Jordanie. C'est l'Égypte qui donnait le ton. Cela semble se répéter.

La monarchie en Arabie saoudite est-elle menacée?

Je ne pense pas qu'elle le soit pour le moment, parce que c'est un pays très riche, qui donne tous les services à ses citoyens: éducation gratuite de l'élémentaire à l'université, hospitalisation, etc. Il n'y a pas en Arabie la pauvreté qu'on trouve en Égypte ou dans d'autres parties du monde arabe. Mais à plus long terme, si on renverse la monarchie en Arabie saoudite, c'est la chute de l'économie mondiale: le prix du pétrole augmentera jusqu'à le rendre inabordable.

Des conséquences sont-elles à prévoir dans le conflit israélo-arabe?

Éventuellement oui, parce que le monde arabe aura une voix plus unie et pourra exercer plus de pression dans le processus de paix. On va savoir à qui parler. Ça aura des conséquences sur le processus de paix, mais aussi dans les relations avec le monde occidental. Nous sommes à l'aube d'un changement majeur au Moyen-Orient.

L'Occident n'a-t-il rien vu venir?

En 1920, avec le traité de Sèvre, l'Occident a bafoué le monde arabe. Il l'a divisé en créant des frontières et des États artificiels dont il s'est servi pour faire avancer ses politiques. Les Britanniques notamment se sont unis aux monarchies pour dissoudre les Parlements et faire élire des gouvernements qui leur était favorables. Nous vivons aujourd'hui les conséquences de 90 ans d'intrusion occidentale. L'Occident a peut-être péché par excès de confiance et s'est en quelque sorte endormi. Il est temps que l'Occident réalise qu'on ne peut plus bafouer le Moyen-Orient comme on l'a fait. La devise du Québec est «Je me souviens»; elle pourrait s'appliquer au monde arabe, qui vit dans l'histoire.

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Maroc
  • Population : 32,3 millions d'habitants
  • Indépendance : Maroc «central», le 2 mars 1956 (ex-colonie française); Maroc du «nord», le 7 avril 1956 (ex-colonie espagnole)
  • Régime politique : Monarchie constitutionnelle
  • PIB par habitant : 2827 $US en 2008
  • Taux de chômage : 10,0 %
  • Taux d'alphabétisation : 57 % (84 % pour les 15-24 ans))

Algérie
  • Population : 35,4 millions d'habitants
  • Indépendance : 5 juillet 1962 (ancienne colonie française)
  • Régime politique : Présidentiel
  • PIB par habitant : 4588 $US en 2008
  • Taux de chômage : 12,5 %
  • Taux d'alphabétisation: 77,9 %
Tunisie
  • Population : 10,4 millions d'habitants
  • Indépendance : 20 mars 1956 (ancienne colonie française)
  • Régime politique : République présidentielle
  • PIB par habitant : 3955 $US en 2008
  • Taux de chômage : 14,1 %
  • Taux d'alphabétisation: 77,7 %
Égypte
  • Population : 81,5 millions d'habitants
  • Indépendance : 28 février 1922 (ex-colonie britannique)
  • PIB par habitant : 2162 $US en 2008
  • Taux de chômage : 8,9 %
  • Taux d'alphabétisation : 66 % en 2006
  • Internet : 15,4 % de la population équipée
  • Hosni Moubarak. Âgé de 82 ans, il préside l'Égypte depuis 1981. Réélu à quatre reprises avec des scores de 80 % et plus, Moubarak a remporté sa première élection pluraliste en 2005. Son fils cadet, Gamal, 47 ans, est pressenti comme son possible successeur. Moubarak dirige le Parti national démocratique (PND) depuis l'assassinat d'Anouar el-Sadate, en 1981. Le PND est membre de l'Internationale socialiste.

Soudan

  • Population : 43,2 millions d'habitants
  • Indépendance : 1er janvier 1956 (ancienne colonie britannique)
  • Régime politique : Présidentiel
  • PIB par habitant : 1522 $US en 2008
  • Taux de chômage : 18,7 %
  • Taux d'alphabétisation : 60 %
Yémen
  • Population: 24,3 millions d'habitants
  • Régime politique : République
  • PIB par habitant : 1171 $US en 2008
  • Taux de chômage : 35 %
  • Taux d'alphabétisation : 60 %
Jordanie
  • Population : 6,5 millions d'habitants
  • Indépendance : 25 mai 1946 (ancienne colonie britannique)
  • Régime politique : Monarchie constitutionnelle
  • PIB par habitant : 3626 $US en 2008
  • Taux de chômage : 12,6 %
  • Taux d'alphabétisation: 91,1 %