Messages de désespoir dans les pays arabes

La mère de Ahmed Hashem el-Sayed montre la photo de son fils, un chômeur de 25 ans dépressif qui s’est immolé par le feu, hier, à Alexandrie.
Photo: Agence Reuters La mère de Ahmed Hashem el-Sayed montre la photo de son fils, un chômeur de 25 ans dépressif qui s’est immolé par le feu, hier, à Alexandrie.

Après le jeune diplômé chômeur tunisien décédé au début du mois après qu'il se fut immolé par le feu à la mi-décembre — lançant un mouvement de protestation sans précédent menant à la chute de l'autocrate Zine el-Abidine Ben Ali —, au moins dix autres actes semblables ont été signalés dans des pays arabes. Est-ce à dire que les dirigeants doivent craindre des répliques au séisme tunisien?

En Égypte, Ahmed Hashem el-Sayed a succombé à ses blessures, hier, après avoir tenté de s'immoler par le feu dans la ville portuaire d'Alexandrie. L'homme âgé de 25 ans était sans emploi depuis un an et souffrait d'une dépression.

Son décès survient alors que plusieurs tentatives de suicide par le feu ont eu lieu dans le pays. Hier, deux hommes ont tenté de s'immoler par le feu en plein centre-ville du Caire, alors que la veille Abdou Abdel-Moneim Hamadah avait tenté de mettre fin à ses jours de la même façon devant le parlement afin de protester contre le fait que les professionnels n'ont pas le droit d'acheter du pain subventionné.

En Algérie, pays limitrophe de la Tunisie, une femme âgée d'une quarantaine d'années a essayé de s'immoler par le feu, hier, à Sidi Ali Benyoub. Elle venait d'apprendre que les services sociaux de la commune lui refusaient une aide pour restaurer son logement insalubre. Elle s'est alors aspergé le corps avec un liquide inflammable avant de craquer une allumette. Le maire de la municipalité, située à 600 kilomètres à l'ouest d'Alger, et des fonctionnaires lui sont venus en aide rapidement, si bien qu'elle ne s'est brûlée qu'aux doigts.

Le président de l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika, a ordonné une enquête sur les sept tentatives d'immolation par le feu, dont une fatale, signalées depuis samedi, rapportait le quotidien Liberté, hier, en citant «des sources bien informées». «Les services de gendarmerie et de police ont été instruits pour établir un rapport détaillé sur les raisons profondes qui sont derrière les cas des personnes qui ont tenté de se suicider par le feu; leur situation sociale, leur tendance politique et un rapport médico-psychologique», selon le journal.

En outre, d'après Liberté, «le président [...] a instruit le gouvernement de prendre des mesures urgentes pour contrer ce phénomène de détresse sociale».

Inquiétude


La montée au créneau de M. Bouteflika — alors qu'il était resté muet pendant les émeutes qui ont secoué l'Algérie il y a une quinzaine de jours — semble témoigner d'une inquiétude grandissante chez les autorités.

Ces immolations par le feu témoignent du «désespoir total» d'une grande partie des populations arabes et de l'incapacité des régimes autoritaires qui dominent ces pays d'y répondre, estime Amr Hamzawi, du Centre pour le Moyen-Orient de la fondation américaine Carnegie. Ces actes sont «clairement inspirés par les événements de Tunisie», où le suicide par le feu de Mohamad Bouazizi, 26 ans, a déclenché les révoltes ayant abouti vendredi à la fuite du président Zine el-Abidine Ben Ali, ajoute-t-il.

«Il y a déjà eu des cas de suicides motivés par des protestations en Égypte, mais c'est la première fois que l'on voit des immolations», relève pour sa part le politologue Amr al-Chobaki, du Centre d'études Al-Ahram.

Pour Hefny Kedri, professeur de psychologie politique à l'Université Ain Shams du Caire, il s'agit d'un message de désespoir dans une région où la vie politique et sociale n'offre souvent pas d'exutoire aux mécontentements. «Il n'y a pas de différence entre un suicide par noyade ou un suicide par immolation, mais ce dernier contient un message pour le pouvoir qui est de dire: "je proteste". C'est cela qui est important d'un point de vue psychologique», affirme-t-il.

«[Par ailleurs], l'islam interdit catégoriquement le suicide sous quelque raison que ce soit et ne permet pas de se séparer de son corps pour exprimer un malaise, une colère ou une protestation», a fait remarquer le porte-parole de la plus haute institution d'enseignement de l'islam sunnite, Al-Azhar, Mohamed Rifa'a al-Tahtawi.

«Al-Azhar ne pouvait commenter les cas des personnes qui se sont immolées par le feu, étant donné qu'il peut s'agir d'individus dans un état mental ou psychologique les ayant poussés à faire cela dans un état d'instabilité mentale», a-t-il ajouté dans une déclaration reproduite par l'agence de presse officielle égyptienne Mena.

À l'ordre du jour d'un sommet économique arabe

Au lendemain de la chute de 3,1 % de l'indice de référence de la Bourse du Caire en raison de l'inquiétude d'investisseurs de voir l'exemple tunisien être contagieux et de toucher notamment l'Égypte, les participants au 2e Sommet économique arabe qui se tient aujourd'hui à Charm el-Cheikh discuteront des conséquences pour les pays arabes de la situation en Tunisie.

Plusieurs pays de cette région souffrent de maux comparables à ceux de la Tunisie, en particulier sur le plan social avec un fort taux de chômage et des hausses successives des prix de produits de première nécessité, à l'origine de multiples manifestations récemment. «Des pays se désintègrent, des peuples mènent des insurrections [...] et les citoyens arabes se demandent: "est-ce que les régimes arabes actuels peuvent répondre à ces défis de manière dynamique?"», a reconnu le chef de la diplomatie koweïtienne, Mohammad al-Sabah.

Le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, a quant à lui appelé les 22 membres de l'organisation à «saisir la leçon tunisienne» pour s'attaquer aux défis sociaux et économiques.

Le directeur des Cahiers de l'Orient, Antoine Sfeir, est néanmoins convaincu qu'il n'y aura pas de répliques au séisme tunisien ailleurs dans l'espace arabe «dans la mesure où le cas tunisien est spécifique». «Comme on le dit souvent, ce sont les classes moyennes qui font les révolutions, et c'est la classe moyenne tunisienne qui a basculé, qui a commencé à la faire réellement après l'immolation de ce surdiplômé chômeur obligé à être marchand ambulant. Néanmoins, il peut y avoir des situations comme en Algérie [qui] commencent à ressembler à cet entonnoir renversé, avec une classe indécemment riche et une paupérisation de la population», a affirmé hier le spécialiste du monde arabo-musulman sur les ondes de la radio France Inter.

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D'après l'Agence France-Presse et l'Associated Press
15 commentaires
  • oracle - Inscrit 19 janvier 2011 06 h 51

    Jusques à quand... ?

    Les êtres humains "équilibrés" à qui l'existence offre encore quelques gratifications ne s'enlèvent ordinairement pas la vie en se faisant exploser ou en s'immolant par le feu. Jusques à quand persistera-t-on à banaliser les répercussions imprévisibles de la pauvreté et des mal-êtres collectifs?

    Pierre-Michel Sajous

  • Gravelon - Inscrit 19 janvier 2011 08 h 42

    enquête

    "Le président de l'Algérie, Abdelaziz Bouteflika, a ordonné une enquête sur les sept tentatives d'immolation par le feu, dont une fatale, signalées depuis samedi, rapportait le quotidien Liberté, hier, en citant «des sources bien informées».
    Décidément, il n'a rien compris. Oui une enquête devrait être instituée, mais pour arrêter les voleurs, les corrompus, les assassins, les fonctionnaires véreux. Dans ce contexte, on comprend que Bouteflika ne veut pas enquêter sur lui même.

  • Robert Davidts - Abonné 19 janvier 2011 08 h 46

    déclenché

    et non "déclanché"

  • Gravelon - Inscrit 19 janvier 2011 09 h 01

    Monsieur Coron

    D'accord avec la nécessité d'une réforme profonde l'islam, mais le suicide des jeunes dans ces pays est davantage attribuable à un désespoir immense, une souffrance intolérable, le constat d'horizons complétement bloqués et d'injustices insupportables. La religion n'a rien à y voir, d'ailleurs l'Islam proscrit en toutes circonstances le suicide. Il faut avoir vécu dans ces pays, et être au fait de leur histoire pour mesurer le niveau de désespoir de leur jeunesse. L'Algérie a vécu par exemple un siécle de colonisation, pour passer à un autre type de colonisation. Ces pays ont vécu pendant les 60 dernières années sous le régime de la terreur. Peur des dirigeants, peur des soldats, peur des policiers, peur des foctionnaires, peur de l,enseignant, peur de l'imam, c'est en cela qu'il faut chercher l'explication. Le Québec s'est affranchi de la religion certes, cela n'a pas empêché l'existence d'un taux de suicide alarmant.

  • Augustin Rehel - Inscrit 19 janvier 2011 09 h 55

    La religion est une dictature dans la dictature

    «La religion n'a rien à y voir,»

    C'est faux! L'islam est une religion qui impose un code de vie qui est un véritable carcan pour les humains. Voyez ce que Malek Chabel en dit: «Les premiers concepts forgés à Médine, au temps même de la prédication du prophète, déterminent toujours quinze siècle plus tard l'armature juridique de la communauté musulmane.»

    Vous avez bien compris: quinze siècles plus tard,les musulmans suivent à la lettre les lois mises de l'avant par le prophète Mahomet. Ils n'ont pas un mot à dire. Et Malek Chebel de continuer:

    «C'est le doctrinaire de la mosquée, le théologien et l'imam qui contrôlent son accès au sacré et sa foi.»