Tunisie - La France lâche Ben Ali

La ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, lors d’un passage à Tunis en 2006, alors qu’elle était responsable du portefeuille de la Défense. Elle est une des ministres qui ont exprimé une certaine bienveillance à l’égard de Ben Ali.
Photo: Agence France-Presse (photo) Fethi Belaid La ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, lors d’un passage à Tunis en 2006, alors qu’elle était responsable du portefeuille de la Défense. Elle est une des ministres qui ont exprimé une certaine bienveillance à l’égard de Ben Ali.

Paris — En moins de quarante-huit heures, la France s'est retournée contre son ancien allié, le dictateur tunisien en fuite Zine El Abidine Ben Ali. Après avoir refusé vendredi soir de laisser atterrir son avion, Paris a annoncé que certains de ses proches, réfugiés en banlieue parisienne depuis jeudi, devront quitter le pays. Le gouvernement français dit aussi surveiller les avoirs de l'ancien dictateur.

Jusqu'à la dernière minute, le président tunisien aura pourtant profité de l'indulgence de la France. C'est ce que dénoncent aujourd'hui plusieurs personnalités politiques françaises. Dans le quotidien Le Monde, un groupe d'intellectuels fustige le silence français de ces dernières semaines à l'égard d'une des premières révolutions démocratiques populaires dans un pays arabe.

«Marquée par une déshonorante tradition de complaisance à l'égard de la dictature tunisienne, la position du gouvernement français est devenue intenable. Tous les arguments mobilisés depuis vingt ans par la France avec la plus grande mauvaise foi [...] ont volé en éclats en l'espace de quelques semaines», écrivent les universitaires Étienne Balibar, Esther Benbassa, Luc Boltanski, Robert Castel, Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon et Dominique Schnapper.

Dans la même veine, des députés ont exigé des excuses ou la démission de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Pas plus tard que mardi dernier, la ministre avait offert au dictateur tunisien «le savoir-faire reconnu dans le monde entier» des forces de sécurité françaises afin de «régler les situations sécuritaires». Hier, la ministre opérait un virage à 180 degrés en déclarant au Journal du dimanche que «l'aspiration des Tunisiens à plus de démocratie et à plus de liberté ne pourra être satisfaite que si des élections libres sont organisées dans les meilleurs délais». La ministre nie toute complaisance à l'égard du régime. «Je ne pense pas que la France ait réagi lentement [...] Nous avons dit ce que nous avions à dire, sans ingérence», a-t-elle déclaré.

Michèle Alliot-Marie n'est pas la seule ministre française à avoir exprimé une certaine bienveillance à l'égard du dictateur tunisien. Depuis une semaine, les ministres français ont multiplié les déclarations de tolérance. «Dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent» semblait «tout à fait exagéré», selon le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. Son collègue de l'Agriculture, Bruno Le Maire, avait quant à lui déclaré ne pas avoir «à qualifier le régime tunisien». Pour le porte-parole du gouvernement, François Baroin, «seul le dialogue» devait permettre «de surmonter les problèmes économiques et sociaux en Tunisie».

«Pas vocation à rester»

Dès vendredi, alors que la nouvelle de la fuite du dictateur s'était répandue comme une traînée de poudre à Paris, les personnalités politiques françaises se pressaient sur les plateaux de télévision pour exiger des élections libres. En même temps, le gouvernement français refusait de laisser atterrir l'avion de son ancien protégé qui s'est finalement posé en Arabie saoudite. Alors que des membres de la famille du dictateur avaient trouvé refuge, dès jeudi, dans l'hôtel du parc Eurodisney, François Baroin déclarait samedi à France Info qu'ils n'avaient «pas vocation à rester» sur le sol français et qu'ils allaient «le quitter». Le groupe aurait en effet quitté l'hôtel samedi en milieu d'après-midi.

Hier, le gouvernement affirmait avoir pris «les dispositions nécessaires» pour bloquer d'éventuels mouvements financiers suspects concernant des avoirs tunisiens en France. Selon le site Internet du journal Le Monde, s'appuyant sur une «supposition des services secrets français», la famille du président déchu Ben Ali se serait enfuie de Tunisie avec 1,5 tonne d'or.

Souvent qualifié de rempart contre l'islamisme, le président Ben Ali s'était jusque-là attiré la clémence de tous les présidents français depuis François Mitterrand. Ce dernier l'avait reçu en grande pompe à l'Élysée, accompagné de 250 personnalités, dès son arrivée au pouvoir, en 1988. Son successeur, Jacques Chirac, avait affirmé que, sous Ben Ali, la Tunisie progressait «sur la voie de modernisation, de la démocratie et de la paix sociale». Lors d'une visite très remarquée en avril 2008 avec son épouse Carla Bruni, Nicolas Sarkozy avait vanté «l'ouverture et la tolérance» du régime et affirmé qu'en Tunisie, «l'espace des libertés progresse». Certains responsables politiques français, comme le ministre Pierre Lellouche et le maire de Paris, Bertrand Delanoë, sont nés en Tunisie et conservent des liens étroits avec ce pays.

La plupart des analystes estiment que le refus du gouvernement français d'accueillir le dictateur en fuite a notamment été motivé par la colère que cet accueil aurait provoquée chez les 600 000 Tunisiens qui vivent en France. Dès vendredi soir, des dizaines d'entre eux s'étaient d'ailleurs massés devant l'aéroport du Bourget afin de manifester contre un éventuel atterrissage de l'avion du dictateur. Plusieurs personnalités françaises ont déploré que les États-Unis aient réagi avant la France pour saluer la victoire du peuple tunisien. La Tunisie abrite environ 22 000 citoyens français.

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