Côte d'Ivoire - La contre-offensive de Laurent Gbagbo

L'incertitude la plus totale prévaut toujours à Abidjan, un mois après le second tour de la présidentielle, le 28 novembre. À la veille du Nouvel An, alors qu'Alassane Ouattara doit faire un discours pour présenter ses vœux, beaucoup se demandent si 2010 ne se terminera pas par un bain de sang.

Charles Blé Goudé, ministre de la Jeunesse et chef des «Jeunes patriotes» de Laurent Gbagbo, le président sortant, a appelé mercredi soir à «libérer à mains nues» l'hôtel du Golf. Ce cinq étoiles de Cocody, un quartier chic d'Abidjan, abrite le quartier général d'Alassane Ouattara, l'autre président ivoirien, déclaré élu par la Commission électorale indépendante (CEI), selon des résultats certifiés par les Nations unies et reconnus par la communauté internationale.

Un grand rassemblement pro-Gbagbo, prévu mercredi, a été reporté «pour donner une chance à la diplomatie» selon Blé Goudé. En principe, rien ne devrait être tenté avant le retour, le 3 janvier, des trois chefs d'État envoyés mercredi à Abidjan par la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), pour demander à Laurent Gbagbo de partir. Le camp adverse, lui, ne s'y fie pas. Youssouf Bamba, l'ambassadeur nommé par Ouattara auprès des Nations unies, s'est alarmé mercredi soir d'un risque de «génocide».

Des informations selon lesquelles des maisons où vivent des partisans d'Ouattara seraient «marquées pour identifier leur ethnie sont extrêmement inquiétantes», a confirmé hier Francis Deng, conseiller spécial des Nations unies chargé de la prévention du génocide. De son côté, Alain Le Roy, haut responsable des Nations unies en visite à Abidjan, a dénoncé les «appels à la haine» véhiculés par la Radio-Télévision ivoirienne (RTI), aux mains du régime Gbagbo, contre les Casques bleus de la mission des Nations unies en Côte d'Ivoire (ONUCI). Un soldat de l'ONUCI a été blessé à la machette mardi et une patrouille a essuyé des tirs dans le quartier d'Abobo mercredi. Les Casques bleus, qui ont fait des tirs de sommation en l'air face à une foule hostile, sont accusés par la RTI d'avoir tiré dans la foule et fait des morts.

Le «boulanger d'Abidjan», surnom donné à Gbagbo pour son art de rouler ses adversaires dans la farine, gagne du temps. Il est passé à la contre-offensive, dans ce qui relève désormais d'une guerre de communication. Son camp s'est livré à un lobbying intense ces derniers jours. Jean-Baptiste Akrou, le directeur général du quotidien progouvernemental Fraternité Matin, est passé dans plusieurs rédactions à Paris pour parler «de manière informelle» des représailles qu'il pourrait y avoir à l'encontre des milliers d'Ouest-Africains qui vivent dans ce pays si la CEDEAO mettait à exécution sa menace d'intervention militaire.

En dénonçant un «complot» de la France et des États-Unis, Laurent Gbagbo, historien de formation, touche une corde sensible. La Côte d'Ivoire a longtemps incarné la «Françafrique», une expression inventée par son premier président, Félix Houphouët-Boigny, mais qui a fini par désigner une relation aux méandres tortueux. Jerry Rawlings, ancien président ghanéen, est intervenu plusieurs fois ces derniers jours, par voie de communiqué, pour plaider «prudence et maturité» dans la gestion de la crise. Il a préconisé un nouveau dépouillement des voix et s'est opposé à une intervention armée précipitée, qui risquerait de «faire passer les Nations unies et la CEDEAO pour des hypocrites». D'autres résultats électoraux plus scandaleux, ailleurs en Afrique, n'ont pas fait l'objet d'une menace d'intervention militaire, a-t-il rappelé. Résultat: le ministre de la Défense du Ghana a annoncé hier qu'il n'enverrait pas de troupes en Côte d'Ivoire pour forcer Gbagbo à partir. Une première défection au sein de la CEDEAO, qui pourrait en entraîner d'autres.

Laurent Gbagbo, lâché par les conseillers en communication politique de l'agence française Euro RSCG depuis le 22 décembre à cause des exactions perpétrées contre les militants d'Ouattara, s'est trouvé de nouveaux soutiens. Roland Dumas, 88 ans, ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, est arrivé hier à Abidjan, avec l'avocat Jacques Vergès, 85 ans, pour soutenir et conseiller Laurent Ggbago. «Tout le monde n'est pas d'accord dans la communauté internationale, qui se résume à quelques personnalités qui se mêlent de tout», a déclaré Dumas. Dans l'écriture que fait Gbagbo de l'histoire en train de se faire, les pressions occidentales pour le faire accepter le verdict des urnes deviennent pures manipulations.