La crise dégénère en Côte d'Ivoire

Des centaines de partisans d’Alassane Ouattara ont manifesté hier dans les rues d’Abidjan.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Issouf Sanogo Des centaines de partisans d’Alassane Ouattara ont manifesté hier dans les rues d’Abidjan.

Des dizaines de personnes ont été tuées et blessées, hier, dans les affrontements en Côte d'Ivoire entre les partisans des deux concurrents pour la présidence lors d'une tentative de marche sur la radio-télévision d'État pro-Gbagbo RTI, à l'appel d'Alassane Ouattara. L'objectif était de s'emparer d'un pilier du pouvoir du président sortant, la RTI, depuis l'éclatement de la crise née de la présidentielle du 28 novembre, tout entière dédiée à la défense du régime.

Le dernier décompte transmis hier soir, selon un communiqué du gouvernement de Laurent Gbagbo, faisait état de 20 morts (10 manifestants et 10 membres des forces de l'ordre). Amnesty International indiquait auparavant que des tirs des forces de l'ordre à Abdijan avaient fait au moins 9 tués dans les rangs des partisans d'Alassane Ouattara, qui conteste la légitimité du maintien à la présidence de Laurent Gbagbo.

Auparavant, un bilan provisoire de ces mêmes affrontements recueilli par des journalistes de l'Agence France-Presse avait fait état de 6 morts. Le camp de M. Ouattara a fait état «d'une trentaine de morts et de 110 blessés», sans que ces chiffres puissent être confirmés de sources indépendantes. De leur côté, les Forces nouvelles de Guillaume Soro, qui soutiennent M. Ouattara, ont par ailleurs annoncé 2 morts et 1 blessé dans ses rangs dans les combats contre les Forces de défense et de sécurité (FDS) à proximité de l'hôtel du Golf, qui abrite la permanence de M. Ouattara. Hier soir, quelque 800 Casques bleus étaient postés autour de l'hôtel du Golf pour sécuriser les locaux.

Joint en après-midi, l'envoyé spécial du Monde à Abidjan, Jean-Philippe Rémy, faisait état de tirs nourris à l'arme automatique à proximité des bureaux d'Alassane Ouattara, même si «l'hôtel du Golf n'[était] pas attaqué».

Plus tard, les tirs avaient cessé et les FDS, loyales à M. Gbagbo, qui avaient reçu des renforts, tenaient toujours le barrage, a constaté un journaliste de l'AFP.

D'autres affrontements ont eu lieu après-midi dans le centre du pays, à Tiébissou, à 40 kilomètres au nord de la capitale politique, Yamoussoukro. Une colonne de 4 x 4 transportant des membres des Forces nouvelles a tenté de franchir un poste de contrôle des FDS, a indiqué à l'AFP une source militaire ivoirienne. «Ils ont tiré plusieurs roquettes [de type RPG7] sur notre position, et nos éléments ont riposté. Ils se sont repliés pour revenir», a affirmé cette source sous le couvert de l'anonymat. Des habitants fuyant la ville ont déclaré que les échanges de tirs avaient duré trois heures au moins.

Les Forces nouvelles affirment que sept des leurs ont été blessés par balle, alors que le porte-parole de l'Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (ONUCI), Hamadoun Touré, avait indiqué que les violences avaient fait une vingtaine de blessés, dans la capitale politique.

Crainte d'une nouvelle guerre civile

Devant l'affrontement prévisible, le procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno-Ocampo, a prévenu qu'il «engagerait des poursuites» contre quiconque serait responsable de violences meurtrières, dans un entretien à la chaîne d'information continue française France 24.

Une vingtaine d'ONG — parmi lesquelles la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme et Human Rights Watch — ont lancé un appel au calme aux deux camps. Elles estiment à «plusieurs dizaines» le nombre de morts dans le pays depuis le scrutin.

Alors que le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, redoute un «retour à la guerre civile» dans ce pays coupé en un Sud aux mains du camp Gbagbo et un Nord contrôlé par les Forces nouvelles depuis le coup d'État manqué de 2002, l'armée a averti qu'elle tiendrait les Nations unies, qui selon elle soutiennent la marche, pour responsables d'éventuelles violences.

D'autre part, le Conseil de sécurité a mis en garde hier les auteurs d'attaques contre des civils en Côte d'Ivoire, soulignant qu'ils seront tenus responsables de leurs actes et «traduits en justice».

«Les membres du Conseil de sécurité avertissent toutes les parties que ceux qui seront tenus responsables d'attaques contre des civils seront traduits en justice, en accord avec la loi internationale», a souligné le Conseil de sécurité.

«Les membres du Conseil de sécurité condamnent dans les termes les plus fermes les actes de violence et sont alarmés par les informations qui font état de multiples décès, de nombreux blessés et de déplacés encore plus nombreux [dans le pays].»

Le Conseil de sécurité a rappelé sa dernière déclaration, datant du 8 décembre, qui donnait son soutien à Alassane Ouattara et «exhorte toutes les parties à respecter la volonté du peuple et les résultats de l'élection [présidentielle]».

Laurent Gbagbo dispose d'un «temps limité» pour céder le pouvoir et il en est conscient, a pour sa part affirmé un haut responsable américain sous le couvert de l'anonymat. «Il a une décision à prendre et dispose d'un temps limité pour le faire. Nous avons des raisons de penser qu'il reçoit le message», a-t-il indiqué. Interrogé sur la portée de cet avertissement, le responsable a rappelé la menace américaine de sanctions contre M. Gbagbo et sa famille. Il a ajouté que Washington et ses partenaires s'attendaient à une décision de M. Gbagbo «dans les jours qui viennent».

La France n'écarte quant à elle pas la possibilité de sanctions européennes envers Laurent Gbagbo, mais lui laisse une chance d'y échapper s'il accepte de démissionner du pouvoir de son plein gré.

Selon des sources diplomatiques à Bruxelles, Paris souhaite conserver une carte pour faire face à une dégradation de la situation, mais la plupart des Vingt-Sept sont d'avis de viser sans attendre le président ivoirien sortant en l'interdisant de visa et en gelant ses avoirs.

«La France veut garder la possibilité de durcir sa position si les choses empirent dans les jours qui viennent», a expliqué l'une d'entre elles, qui a précisé qu'une liste de dirigeants ivoiriens et de proches du président sortant existait déjà avec 19 noms, dont celui de Laurent Gbagbo, mais entre crochets.

L'Allemagne, la Grande-Bretagne ou encore la Pologne poussent pour que cette liste soit confirmée en l'état lundi prochain, lors d'une réunion technique à Bruxelles.

M. Ouattara a été désigné vainqueur de la présidentielle par la Commission électorale et reconnu président par une communauté internationale quasi unanime. Mais le Conseil constitutionnel ivoirien, acquis au sortant, a invalidé ces résultats et proclamé la victoire de M. Gbagbo. Devant ce blocage lourd de menaces, le président de la Commission de l'Union africaine, Jean Ping, pourrait se rendre aujourd'hui à Abidjan pour relancer les efforts de médiation.

Joint par l'agence de presse Reuters, le ministère des Affaires étrangères français n'a écarté aucune option. «Les discussions se poursuivent à Bruxelles. La liste pourrait être adoptée la semaine prochaine. Nous souhaitons dans tous les cas qu'elle le soit rapidement», a expliqué la porte-parole adjointe du Quai d'Orsay Christine Fages. «Le contenu en sera déterminé en fonction de l'évolution de la situation sur le terrain et des responsabilités de chacun», a-t-elle ajouté.

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D'après Le Monde, l'AFP et Reuters


6 commentaires
  • Normand Paradis - Abonné 17 décembre 2010 06 h 53

    Craintes de guerre civile

    La situation actuelle fait craindre une véritable guerre civile en Côte d'Ivoire. Cela est triste. Mes amis Beté sont convaincu d'être dans leur «bon droit» et que L. Gbagbo a gagé l'élection au second tour. Ils appuie la ligne de la «non-ingérence» de la France, l'étranger et le monde entier (la position de Gbagbo) et mes amis Baoulés et Dioulas ...sont dans la rue protestant contre l'usurpation du pouvoir par le président sortant qui a clairement été vaincu aux second tour des présidentielles. Cela est affligeant...mais des personnes éduquées, supérieurement intelligentes, ont peine à s'élever au dessus du point de vue qu'ils préfèrent (vénèrent) et à regarder ce qui se passe dans la vrais vie. Les lignes politiques...de plus en plus, recoupent les contours ethniques de la population. Il y a soixante ethnies différentes en Côte d'Ivoire...cinq principaux groupes, l'ethniecisation du conflit n'est pas une solution.
    Les québécois ont un intérêt direct dans la résolution pacifique de ce conflit car comme membre de la francophonie internationale nous avons besoins d'une Côte d'Ivoire saine, vigoureuse et démocratique. Ce pays était la perle de l'Afrique et francophone. Il serait négligent et immoral de laisser s'installer une dictature et transformer ce pays en État voyou. L'Afrique au africain...mais le monde à ses citoyens.

  • Michel Gaudette - Inscrit 17 décembre 2010 10 h 39

    Le malheur d'être colonisé par la France...

    La Côte d'Ivoire a eu le malheur d'être colonisé par la France, un des pires colonisateurs que cette terre ait porté.

    Pas un seul pays que la France a colonisé ne s'en tire honorablement de nos jours...

    Pire, la France occupe militairement l'Afrique avec ses militaires, alors que tous les autres colonisateurs (anglais, portugais, italien, espagnole) ont depuis longtemps quitté le continent.

    Pas étonnant ce que arrive à la Côte d'Ivoire quand on est colonisé par un pays qui affectionne plus le pillage des ressources que le développment réel...

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 17 décembre 2010 11 h 47

    La Côte d'Ivoire oui, la Gaspésie, Non

    La Gaspésie est ravagée par de terribles innondations. Des populations sont sinistrées, les maisons parties pour toujours.
    Qu'est-ce qui fait la manchette sur le Plateau? Les guerres tribales en Côté d'Ivoire!
    Snobisme? Ignorance? Mépris des régions? Montréalisation extrême de l'information?
    La réalité c'est que Radio-Cane et TVA ont fermé presque partout en province. Alors, tsé, la Gaspésie!

  • helene koffi - Inscrit 17 décembre 2010 15 h 48

    nul n'est à l'abri du malheur

    Des guerres tribales! Vous vous croyez dans tintin au Congo! Le snobisme comme vous le dites, c'est de croire que l'on est seul au monde et l'ignorance c'est croire que le monde s'arrête à sa porte!Quand au mépris...je vous laisse deviner.
    Depuis Abidjan, j'ai une pensée pour les populations de la Gaspésie. Sachez monsieur que nul n'est à l'abri du malheur et que les Ivoiriens, ne vous en déplaise, sont aussi des êtres humains. Ceci étant dit, la rubrique internationale a en générale pour objet l'actualité....internationale.

    une Ivoirienne d'Abidjan

  • Normand Paradis - Abonné 17 décembre 2010 19 h 41

    Bravo LE DEVOIR, bravo Mme Helene Koffi.

    Bravo LE DEVOIR, bravo Mme Helene Koffi.
    Pauvre Gaspésie...elle n'a pas de guerre civile, elle ne souffre pas du paludisme et à défaut d'un Gbagbo...nous n'avons qu'un Jean Charest à nous mettre sous la dent... Il faut remercier notre journal pour son excellente couverture des événements en Côte d'Ivoire, événements qui auront une importance dans le développement de la francophonie internationale. Nous somme beaucoup plus près de nos cousins Ivoiriens que nombre de québécois se l'imaginent, et avons pleins d'intérêts communs.