«Nous, on est en crise depuis toujours»

Aminata Traoré<br />
Photo: Source AQOCI Aminata Traoré

Figure de proue du mouvement féministe et altermondialiste en Afrique de l'Ouest, Aminata Traoré persiste, le cap de la soixantaine passé, à clamer énergiquement ses opinions tranchées. Entretien avec cette inlassable combattante, qui ouvrira les Journées québécoises de la solidarité internationale, le 3 novembre prochain.

«C'est totalement artificiel de croire qu'on peut faire face à la mortalité maternelle et infantile avec des rapports Nord-Sud totalement injustes», dit Aminata Traoré depuis le Mali, lors d'une entrevue téléphonique accordée au Devoir.

L'ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du gouvernement malien critique ainsi le Sommet de New York tenu en septembre dernier. La communauté internationale y a promis de débloquer 40 milliards de dollars pour une stratégie globale pour la santé maternelle et infantile dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Selon elle, «les raisons qui nous ont empêchés, tout au long du siècle dernier, de relever certains défis, ce sont les mêmes raisons qui ne permettront pas de réaliser les objectifs du millénaire».

«Je respecte cette démarche, parce que les sujets abordés, les problèmes, sont réels et graves, tient à souligner la militante. Mais je regrette infiniment cette capacité intellectuelle des États, notamment des grandes puissances et des instances internationales, de faire l'impasse sur le paradigme dominant.»

Contre le néolibéralisme


Le paradigme dont elle parle, c'est le néolibéralisme, qu'elle pourfend sans cesse, et la mondialisation économique des pays pauvres, dont elle dénonce les ravages en terre africaine. «Il suffit aujourd'hui que les dirigeants nous écoutent pour comprendre que nous sommes dans l'impasse la plus totale», déclare l'auteure des virulents essais Le Viol de l'imaginaire et L'Afrique humiliée.

Les ajustements structurels imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale dès les années 1980 reviennent constamment, dans ses écrits, parmi les causes principales du marasme qui persiste sur son continent. Plusieurs pays, suivant ce «remède de cheval», ont dû privatiser de grands pans de leur fonction publique, causant ainsi du chômage et une flambée des prix pour des services tel que l'éducation et les soins de santé. «Vous ne pouvez pas réaliser les autres objectifs du fait de la marchandisation de ces biens essentiels», déclare-t-elle.

Elle évoque aussi les difficultés à combattre la faim et la malnutrition, ce qui lui apparaît comme un symptôme de cette situation. «La mission sacrée de l'agriculture, c'est de nourrir les gens. L'agriculture a été détournée de cette fonction pour en faire un instrument d'enrichissement des pays du Nord, qui nous ont invités à produire ce dont ils avaient besoin.»

Souveraineté économique


Lors de l'entretien téléphonique, Aminata Traoré s'extirpe du brouhaha d'une réunion qui organise un débat commémorant le 50e anniversaire de l'indépendance de 17 pays africains, dont le Mali. «En 1960, un acte a été posé, un acte de souveraineté politique. On a pris un drapeau, on a pris une Constitution. Dans le cadre de la guerre froide, on croyait pouvoir parvenir à l'indépendance économique, parce que, sans indépendance économique, il n'y pas d'indépendance politique.»

En cette année d'anniversaire, son bilan demeure pessimiste. «Si la souveraineté revêt son sens, on est loin du compte. Vous n'êtes pas un pays souverain lorsque vous êtes sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale.»

À son avis, si les Africains veulent vraiment se réapproprier leur destin, ils doivent commencer par «se doter d'une grille de lecture, [...] parce que la véritable crise ici, c'est celle de la pensée critique. Vous n'avez pas le temps de vous interroger sur qui vous êtes, sur où vous en êtes, sur comment vous vous en sortez. Il y a toujours quelqu'un pour vous dire que, si vous n'avez pas réussi votre industrialisation, c'est parce que vous n'avez pas fait ci, pas fait ça.»

«Mon pays est un pays-alibi»


Bien que le Mali soit constamment cité en Occident comme une référence, comme un modèle de pays africain qui fonctionne, Aminata Traoré demeure critique. «Mon pays est un pays-alibi, dit-elle de manière catégorique, c'est-à-dire qu'on se sert du Mali pour justifier des politiques qui ne marchent pas, alors que c'est au peuple malien de dire ce qu'il vit et ce qu'il fait.» En parlant des vagues de migrations massives qui se dirigent vers l'Europe, elle en conclut que, «s'il faisait bon vivre ici, les gens ne partiraient pas. Et s'ils étaient obligés de partir, ils auraient envie de revenir.»

Elle admet aussi avoir amorcé «une réflexion sur la question de la gauche, c'est-à-dire quelle gauche pour une autre Afrique, pour un autre ordre mondial», après avoir observé «Pascal Lamy, à l'OMC, et [Dominique] Strauss-Kahn, [au FMI], qui, à la faveur de la crise, circulent aujourd'hui en Afrique pour dire que ça va, que l'Afrique surmonte la crise et que, grâce à ces efforts-là, nous nous débrouillons mieux que les pays industrialisés. Mais nous, on est en crise depuis toujours.»

En poursuivant sa quête d'une Afrique décomplexée qui prend la parole, elle croit que le reste du monde devrait prêter l'oreille pour bien engager des actions solidaires. «La crise qui sévit au Nord, les Africains l'ont subie depuis les années 80, mais personne n'a jamais voulu attacher la moindre importance à nos analyses. Peut-être le moment est venu, pour sauver des vies humaines et pour sauver la planète, qu'on s'écoute mutuellement et qu'on puisse déceler le jeu des intérêts financiers commerciaux [...] qui font que la vérité est constamment occultée.»

Malgré son constat consterné et révolté, Aminata Traoré termine tout de même en disant qu'«il n'y a aucune raison de désespérer de l'Afrique. L'Afrique n'est pas une planète à part.»