La Francophonie sur le terrain - 2

Lomé est souvent le théâtre de manifestations en appui au candidat de l’opposition Jean-Pierre Fabre.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Émile Kouton Lomé est souvent le théâtre de manifestations en appui au candidat de l’opposition Jean-Pierre Fabre.

Le Devoir au Togo - Après un coup d'État et des centaines de morts, la Francophonie soutient les initiatives destinées à rétablir l'État de droit au Togo. Mais le pays n'est pas à l'abri de nouvelles violences. Dernier portrait avant l'ouverture du Sommet de la Francophonie, demain, à Montreux.

Lomé — «Fabre président!», «Laissez-nous prier!» Chaque mercredi, vers midi, ils sont une centaine à manifester bruyamment devant l'église méthodiste Salem de Hanoukopé, au centre-ville de Lomé. C'est là que les partisans de l'opposition togolaise avaient l'habitude de se réunir. Mais, depuis le mois d'août, ils se frappent à des rangées de gendarmes casqués qui les empêchent d'accéder à l'église. Ce jour-là, comme tous les mercredis, les manifestants ont été dispersés à coups de bombes lacrymogènes. «On veut aller prier pour le bonheur de notre peuple, lance un manifestant. Dites-le au monde entier.»

Ce cérémonial se répète chaque semaine depuis des mois. Le samedi, les opposants sont encore plus nombreux à manifester sur la plage qui fait face au somptueux golfe du Bénin. Ils protestent contre les élections du 4 mars dernier qui ont reporté au pouvoir avec 60 % des voix Faure Gnassingbé, le fils de l'ancien dictateur Étienne Eyadéma Gnassingbé qui dirigea le pays d'une poigne de fer pendant près de 40 ans. Les protestataires soutiennent le candidat de l'opposition Jean-Pierre Fabre, crédité de seulement 34 % des voix. Le débat s'est compliqué depuis qu'une partie de la formation de Fabre, dont son leader traditionnel Gilchrist Olympio, s'est rallié au président et participe à son gouvernement.

Un pays qui revient de loin


Pourtant, de l'avis de la plupart des observateurs indépendants, les dernières élections ont été pacifiques, ce qui est un net progrès au Togo, qui avait connu des violences meurtrières en 2005. Cela ne veut pas dire que les listes électorales n'ont pas été gonflées comme le soutient l'opposition ni que le décompte des résultats s'est fait dans la transparence. Le système sophistiqué de transmission par satellite qui avait coûté 9 millions d'euros à l'Union européenne est mystérieusement tombé en panne le soir du scrutin. Cinq jours après, les gendarmes ont saisi des centaines de procès-verbaux dans les locaux de l'opposition qui s'apprêtait, dit-elle, à fournir des preuves de fraude.

Malgré ces dérapages, le Togo fait partie de ces pays africains qui reviennent de loin. En 2005, le passage du pouvoir du père Gnassingbé à son fils s'était soldé par un coup d'État et des centaines de morts. Le pays avait été mis au ban des organisations internationales. L'aide avait été suspendue, notamment celle de la Francophonie.

«Nous avons suspendu temporairement le Togo en 2005 parce qu'il le méritait, dit Tharcisse Urayeneza, directeur du Bureau régional de la Francophonie de l'Afrique de l'Ouest. C'est aussi ce que nous avons fait plus tard avec la Mauritanie en 2008, la Guinée en 2009 et aujourd'hui avec Madagascar. Ce qui ne nous empêche pas, aujourd'hui, de tenter par tous les moyens de consolider l'État de droit.»

Il suffirait de peu de choses

En 2007, les élections législatives s'étaient à peu près déroulées dans le calme. «Mais la situation est toujours instable, explique Étienne Alingue, ancien directeur du Bureau de la Francophonie en Afrique de l'Ouest. Il suffirait de peu de choses pour que les violences reprennent.»

Les élections de mars dernier montrent bien que le pays navigue toujours entre deux eaux. Le président de la Commission électorale indépendante nationale, Issoufou Taffa Tabiou, qui est nommé par le président, ne reconnaît pas le moindre accroc dans le déroulement de la dernière élection. À quelques kilomètres de là, au siège de la Cour constitutionnelle, le son de cloche est déjà différent. «Après l'élection, il demeure toujours une zone d'ombre», admet son président, Aboudou Assouma, qui déplore le fait qu'on lui ait refusé d'envoyer des rapporteurs dans chaque circonscription électorale. La Cour a dû rejeter les plaintes des candidats faute de preuves.

«Ce qui pose problème au fond, c'est notre culture démocratique», dit Tchangas Tchatcha, vice-président de la Commission nationale des droits de l'homme, créée officiellement par le gouvernement. Cet ancien militant de l'ONG Prisonniers sans frontières fait régulièrement le tour des prisons pour faire libérer des opposants incarcérés illégalement. «Les gens devraient avoir le droit de prier où ils veulent», dit-il à propos de l'interdiction de se réunir à l'église Salem de Hanoukopé. Même s'il avoue que la police encercle régulièrement les maisons des leaders de l'opposition, il soutient que les droits de la personne progressent au Togo. Péniblement peut-être, mais ils progressent. La preuve: il a pu faire libérer plusieurs prisonniers politiques et il jouit d'un accès libre à la presse.

Une commission pour se réconcilier

«Quand il y a une manifestation chaque semaine et qu'elle est réprimée chaque fois, c'est que ça devient sérieux», reconnaît tout de même Tchangas Tchatcha. On retrouve la même inquiétude chez Mgr Nicodème Barrigah. L'évêque d'Atakpamé dirige la Commission vérité, justice et réconciliation. Sa tâche consiste à recueillir les témoignages des milliers de victimes des violences qui ont notamment été commises en 2005. Même si la commission a été réduite au silence pendant les élections, en un mois, 3000 témoignages ont déjà été recueillis.

Cette commission est calquée sur les nombreuses commissions de réconciliation nationale nées en Afrique du Sud, au Rwanda au Libéria, au Maroc, au Nigéria et en Sierra Léone. Barrigah n'est pas sans expérience puisqu'il a officié au Rwanda et au Salvador. «Après une crise, il faut refaire le tissu social et réunir la nation», dit-il. La commission ne fait que commencer à recueillir les dépositions qui devraient mener à des réparations. Mais «le climat actuel n'est pas si propice qu'on le souhaiterait à la réconciliation, admet le petit homme aux yeux brillants. L'influence de certains partis politiques n'encourage pas à entrer dans ce processus». Il n'en dira pas plus.

«Donnons une chance à la réconciliation. Allons faire nos dépositions.» L'affiche est bien en vue sur un mur de la cathédrale de Lomé. Mais il faudra plus que des affiches pour réconcilier le peuple togolais.

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Correspondant du Devoir à Paris

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Christian Rioux s'est rendu au Togo avec l'aide de l'Organisation internationale de la Francophonie