Le français, un luxe inutile au Rwanda

Cours d’anglais dans une école rwandaise. Le remplacement du français par l’anglais avait été annoncé sans détour le 10 octobre 2008.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Helen Vesperini Cours d’anglais dans une école rwandaise. Le remplacement du français par l’anglais avait été annoncé sans détour le 10 octobre 2008.

La réélection de Paul Kagame est un dur coup pour la pratique du français au Rwanda qui, sous sa gouverne, a prestement été reléguée au passé. Sans un sérieux appui des États francophones du Nord, la langue de Molière est vraisemblablement vouée à disparaître au pays des mille collines.

Le français est passé de mode au Rwanda. Dans la capitale comme en province, fini le «bonjour», on préfère le «hello» à tout va. La campagne de Paul Kagame, largement réélu président le 9 août dernier avec 93 % des voix, n'a laissé planer aucun doute sur sa volonté de donner peau neuve au Rwanda. Il faut faire table rase du passé, y compris de la langue amenée par les colons belges, le français.

Rien d'explicite, bien entendu. Un fait avéré plutôt, comme l'usage des seuls kinyarawanda et anglais pour répondre aux questions des journalistes, ainsi que l'ensemble des communiqués de presse rédigés dans la langue de Shakespeare.

Le remplacement du français par l'anglais avait d'ailleurs été annoncé sans détour le 10 octobre 2008. «L'enseignement primaire, secondaire et universitaire sera exclusivement dispensé en anglais au Rwanda à partir de 2010», déclarait Daphrose Gahakwa, ministre de l'Éducation nationale.

À l'époque, c'est vrai, les relations franco-rwandaises étaient suspendues depuis deux ans en raison des implications inavouées de la France dans le génocide de 1994. On aurait donc pu croire que le rétablissement de leurs liens, en début d'année, pouvait changer la donne.

Il n'en est rien. Et le Rwanda n'a pas attendu la rentrée 2010 pour faire toute sa place à l'anglais. Dans les administrations, pour les relations publiques, le tourisme, et même dans les écoles, le français a été banni sans transition.

La vengeance à l'égard de l'ancien colon belge et du «traître» français ne saurait expliquer à elle seule la brutalité du changement. «Le français est devenu une langue locale comme le kinyarwanda, estime Aloys Gakwaya, chauffeur rwandais. Aujourd'hui, pour faire des affaires ou communiquer avec le monde, l'anglais est obligatoire. C'est l'avenir.» Car Paul Kagame a de grandes ambitions pour son pays. Il veut transformer le Rwanda en Singapour de l'Afrique, voilà sa priorité!

Dans cette optique, il a d'abord resserré ses liens avec les États anglophones, entrant dans la communauté est-africaine en 2006 et dans le Commonwealth fin 2009. Le rapprochement avec les États-Unis et le Canada en était la suite logique. Pragmatique, il dit rechercher les contrats commerciaux et investissements nécessaires au développement du Rwanda.

Pourtant, pour tenir la place du petit pays leader, le Rwanda aspire aussi à être un lien privilégié entre ses voisins, anglophones à l'est, francophones à l'ouest. Le bilinguisme semblait donc être la solution.

«Nous avons un lien historique avec le français, c'est vrai. Mais ce n'est pas rentable. On opterait bien pour une éducation bilingue, mais le Rwanda ne peut se payer le luxe de faire évoluer les deux langues parallèlement», soulignait Stanislas Kamanzi, ministre de l'Environnement, lors de la campagne présidentielle.

Un enseignement en pagaille

Ce changement éclair n'a pas été sans causer des bouleversements au Rwanda. Dans l'enseignement surtout. «Du jour au lendemain, on nous a dit qu'il fallait donner les cours en anglais. Mais nous n'avons jamais reçu de formation. On fait donc comme on peut. En plus, nos livres viennent de l'Ouganda et les références ne sont pas les mêmes. Les élèves se demandent, par exemple, ce que viennent faire les shillings dans les problèmes de math, alors que notre monnaie est le franc rwandais!», s'indigne Tatiana, professeure de mathématiques à Nyakabanda.

La tâche est tout aussi ardue pour les élèves du secondaire ou les étudiants n'ayant appris que le français jusqu'ici.

«Depuis l'année dernière, tous mes cours sont donnés en anglais. C'est très dur pour moi. J'ai dû apprendre sur le tas. J'ai bien peur que nos diplômes ne vaillent pas grand-chose pendant un certain temps», déplore Jean-Pierre Uwimana, étudiant en gestion dans une université de Kigali.

Pour justifier le passage du français à l'anglais, en 2008, Paul Kagame avait affirmé donner «la priorité à la langue qui rendra nos enfants plus compétents et qui servira notre vision de développement du pays».

Le chaos décrit par le corps enseignant et par quelques citoyens mécontents ne présage rien de bon cependant. D'autant que les professeurs de français sont aujourd'hui au chômage, ou réduits à donner quelques heures de cours par semaine.

Mais Kagame, qui a affirmé le jour du vote que le développement des écoles et l'augmentation des salaires des professeurs faisaient partie de ses priorités pour les sept ans à venir, ne semble pas voir de problème. La technique du passage en force perdure.

La nécessaire implication francophone

Ces désordres ne sauraient sauver ce qu'il reste de français au Rwanda. Sans argent pour maintenir son apprentissage aux plus jeunes, il deviendra une langue parlée par les anciens d'abord, puis un lointain souvenir. Car il n'a jamais été pratiqué par plus de 20 % de la population. Dans un pays rural à 80 %, les enfants des collines n'ont pas toujours eu accès à l'école, ou l'ont abandonnée après le primaire pour aller travailler.

Aujourd'hui, il ne resterait que 12 à 13 % de francophones, contre 5 % pour l'anglais alors que le Rwanda ne comptait que 2 % d'anglophones il y a quatre ans. Un constat qui irrite le nouvel ambassadeur de France au Rwanda, Laurent Contini: «La meilleure solution, c'est le bilinguisme. Mais ils n'ont évidemment pas les moyens. Donc, il faut qu'on le fasse nous, la France et la francophonie. Or nous n'avons aucun moyen ici. Pas un rond! On ne peut pas râler sur le fait que le français va disparaître et ne rien faire. Où est la logique de cette attitude? C'est très dommage. On est face à un vrai défi et plus les mois passent, plus c'est dangereux. La conjoncture en France, c'est vrai, est mauvaise. Mais ça me déçoit beaucoup. Je m'attendais à un minimum.»

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Collaboration spéciale
7 commentaires
  • andre twahirwa - Inscrit 14 août 2010 08 h 10

    Un bémol...

    Il ne faut pas oublier de dire qu :
    1. le bilinguisme existe au Rwanda .Oui:le bilinguisme kinyarwanda/anglais ....Comme , dans le pays de Molière, il existe le bilinguisme Français/anglais, avec pour chacune des deux langues un statut bien différent et inégal..
    2. le Rwanda reste un membre à part entière de la Francophonie....Et le français a son avenir au Rwanda. A côté du bilinguisme kinyarwanda/anglais. Tout comme par exemple, en France, à côté de l'anglais comme LV1(langue vivante1), les élèves choisissent une LV2(espagnol, allemand, italien...).
    Et comme Costa le reconnaît, le Président Kagame est tout sauf un dogmatique: il fera tt pour que le français reste ce"plus", ce "trait d'union", dont il est question dans l'article. Avec sans doute un statut de LV2( à côté du swahili par ex.).Et qd la volonté politique est forte, les moyens suivent. Et les moyens suivent et suivront pour la mise en application de l'enseignement en anglais. Et il fallait aller vite avec les moyens du pays quitte à rectifier le tir au fil des prochaines années.

  • Michel Gaudette - Inscrit 14 août 2010 13 h 07

    Heureux changement...

    je suis en faveur de ce changement dans le sens de donner une leçon aux abuseurs français et belge qui ont instauré un colonialisme malsain, voire destructeur...
    HONTE À LA FRANE ET LA BELGIQUE

    Si le Rwanda arrive à se passer de ces deux pitoyables ex-colonisateurs, je dis BRAVO !!!

  • Geoffroi - Inscrit 14 août 2010 18 h 18

    Attention Michel G

    Les anglos en Afrique du Sud, aux Indes, en Rhodésie, au Kénya...c'est mieux ???

  • Fr. Delplanque - Inscrit 15 août 2010 02 h 19

    Kagamé n'est pas un démocrate

    Loin de là, mais tout le monde (et d'abord Washington qui aime en Kagamé sa francophobie) regarde ailleurs.

  • andre twahirwa - Inscrit 15 août 2010 07 h 51

    bilinguisme et choix pragmatique

    Comme l'auteur(e) de l'article l'a souligné, le choix de l'anglais comme seconde langue officielle( à côté du kinyarwanda, langue nationale de tous les Banyarwanda et première langue officielle) est un choix d'ordre pragmatique et idéologique. Comme cela se passe dans d'autre pays dans le choix d'une LV1:en France, c'est l'anglais( première langue étrangère et semi-officielle dans les faits) et comme LV2, plutôt l'espagnol. Qui s'aviserait de l'en blâmer?
    La défense de la langue maternelle, par contre, revêt forcément une dimension "affective", passionnelle et partisane... C'est avec passion _ et à juste titre_que les Québécois défendent et illustrent leur langue maternelle, le français. Les Français font de même contre le mauvais usage du "franglais". Et la seule langue que les Banyarwanda et le gouvernement rwandais ont le devoir(presque sacré) de défendre envers et contre toutes les autres qui la menaceraient, c'est la langue de GIHANGA, le père fondateur de tout et de KANYARWADA, lui-même père de GAHUTU,GATUTSI et GATWA...
    Mais ceci est un autre sujet(?)