L'école des Africaines (1) - «Un jour, le Burkina s'en sortira»

Une fillette écrit dans une classe de 3e année bondée de l’école de Sarfalao, en périphérie de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso.<br />
Photo: Monique Durand Une fillette écrit dans une classe de 3e année bondée de l’école de Sarfalao, en périphérie de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso.

L'éducation des filles est un des meilleurs moyens de combattre la pauvreté dans le monde. Éduquer une fille, c'est améliorer le sort de sa famille et de toute sa communauté. Dans les pays en développement, au moins 60 millions de filles sont privées d'école, pour des raisons économiques ou culturelles. Voici le premier d'une série de trois articles de notre collaboratrice, qui porte sur le Burkina Faso.

Le Devoir au Burkina Faso - Grouillants, frétillants, ils sont serrés sur leurs bancs comme des sardines et se lèvent d'un bond quand l'instituteur fait irruption dans la classe. L'instituteur, c'est Jacques Traoré, qui a la douceur inscrite au fond des yeux, et l'air bon comme du bon pain. Il enseigne à l'école primaire de Sarfalao depuis son ouverture en 2006. Sa classe? 162 élèves, âgés de 9 à 11 ans, en troisième année du cours primaire. Oui, 162 élèves! À qui il enseigne toutes les matières, des mathématiques au chant, en passant par le français, l'histoire, la géographie et l'instruction civique.

On arrive à l'école de Sarfalao au bout d'une route de terre rouge complètement défoncée, après avoir traversé un quartier où des cases de fortune ont été jetées çà et là, pêle-mêle, extension sauvage et infinie des bidonvilles qui ceinturent aujourd'hui la plupart des grandes villes africaines. Nous sommes dans la périphérie de Bobo-Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso. L'école a été construite avec des fonds d'UNICEF Canada. Avant cette école-là, il n'y avait tout simplement pas d'école dans le quartier de Sarfalao.

Au Burkina Faso, une fille sur deux ne fréquente pas l'école. Et parmi celles qui la fréquentent, seulement 38 % termineront le primaire. Les autres filles seront retirées de l'école, souvent parce que leurs parents n'ont plus les moyens de payer, mais surtout parce qu'elles sont données en mariage ou enceintes. «La sous-scolarisation des filles a pour origine les pesanteurs socioculturelles de notre société», explique Marie-Claire Guigma, directrice de la promotion de l'éducation des filles au ministère de l'Enseignement de base et de l'Alphabétisation du Burkina. «Les parents ne perçoivent pas les bénéfices de l'école pour une fille.»

«Alors les filles sont condamnées à une double misère, poursuit-elle, la misère d'être ignorante, en plus de celle d'être femme, c'est-à-dire d'avoir un statut d'inférieure, de souffre-douleur et de soumise.» Dans ce pays enclavé d'Afrique de l'Ouest où vivent 16 millions d'habitants avec un PIB par habitant de 1200 $, homme se dit sida, qui signifie étymologiquement «celui qui a la vérité», épouse se dit paga, étymologiquement «enferme-la». «Ici, l'homme répond totalement de la femme», continue la fonctionnaire.

Depuis quelques années, la plupart des pays en voie de développement mettent l'accent sur la scolarisation des filles. «Une fille qui est allée à l'école saura mieux comment prendre soin de la santé de sa future famille. Elle aura acquis des notions d'hygiène en classe. Des choses très simples, comme récurer les récipients ou boire de l'eau propre.» Bernadin Bationo est chargé de l'éducation au bureau de l'UNICEF à Ouagadougou, la capitale du pays. «Elle sera aussi capable de dire non aux violences physiques et psychologiques exercées contre elle. Et puis elle aura davantage tendance à envoyer les enfants qu'elle aura à l'école.»

Soulager la misère


L'État burkinabè a adopté certaines mesures pour inciter les parents à inscrire leur fille à l'école. La plus spectaculaire est le paiement des frais de la cotisation obligatoire à l'association des parents, une somme équivalant à 1500 francs CFA (3 $CAN).

«Il y a un vieil adage burkinabè qui dit que l'ânesse met bas pour soulager son dos», explique Marie-Claire Guigma. «Notre principal argument consiste à dire aux parents que leur fille, scolarisée, pourra les soulager de leur misère. Et que les filles qui réussissent sont plus profitables que les garçons qui réussissent. Parce qu'elles n'oublient jamais leur mère ni leur père. Notre tâche, c'est de vaincre les résistances.»

Épaule contre épaule, entassés dans une classe où le seul équipement est un tableau noir, les élèves de Jacques apprennent les chiffres à voix haute. Le projet de Sarfalao comprend six classes de niveau primaire et une des rares maternelles du Burkina Faso. «Mais il se distingue aussi parce qu'il comprend des latrines», explique Wanda Bedard, une Québécoise qui a dirigé la campagne de financement d'UNICEF Canada pour construire le complexe scolaire de Sarfalao — elle est aujourd'hui directrice d'une ONG appelée 60 millions de filles —, «et aussi une pompe à eau potable où viennent s'alimenter les villageois moyennant une somme symbolique qui est reversée à l'école.»

Le ventre vide

Un soleil incandescent s'insinue par les volets de la classe de Jacques. Enseigner, pour ce dernier, est une espèce de sacerdoce. «On se donne pour que les enfants voient la lumière, celle de la connaissance, qu'ils nous dépassent, aillent plus loin que nous.» Rien ne lui fait plus plaisir que lorsque des anciens, qui étudient maintenant au collège, viennent le saluer. «Qu'ils aient poursuivi leurs études, c'est ma récompense.»

Les petits se confient parfois à Jacques l'instituteur. Souvent pour lui dire qu'ils ont faim et qu'ils ont soif. Il les repère facilement, ceux et celles qui n'ont pas mangé depuis trop longtemps. «Ce matin, par exemple, une petite, habituellement rieuse et volubile, prompte à répondre aux questions en classe, était amorphe, méconnaissable. Je sais qu'elle avait le ventre vide.»

L'Association des mères éducatrices de l'école de Sarfalao gère une cantine avec un maigre budget consenti par l'État. Cette cantine fournit habituellement du maïs et du riz aux enfants le midi. «Mais nous n'avons plus d'argent depuis 15 jours», déplore sa présidente, Christine Konkolé. «La plupart de nos enfants ne mangent ces jours-ci qu'un seul repas quotidien, le soir. Et encore, quand il y a de la nourriture à la maison.»

Pourtant, ce n'est pas la nourriture qui manque. Mais l'argent pour se la procurer, si. Il y a même des vendeuses dans la cour d'école qui offrent pain, cacahuètes, fruits et glaces au gingembre, autant de produits inaccessibles à la très grande majorité des élèves, sans le sou. Cruelle et choquante réalité.

«Quand je sens mes enfants affamés et déprimés, je leur dis qu'un jour, le Burkina s'en sortira.» Et puis Jacques l'instituteur a trouvé une astuce. «Je les fais chanter.» Alors ils entonnent en choeur une chanson qui s'appelle Petit Ventre. Voici son refrain: Mon petit ventre/ Réjouis-toi/Tout ce que je mange/C'est pour toi. «Ça les réveille, ça les distrait de la faim et ça leur donne du courage.»

Je quitte l'école de Sarfalao, avec, aux oreilles, Petit Ventre que j'entendrai encore longtemps dans le vent sablonneux de l'harmattan qui souffle sur la savane sans fin. Me reviennent les mots de Marie-Claire Guigma, comme des petits feux dans la nuit: «Vous savez, on a été élevées dans cette réalité: la faim, la misère, l'asservissement des filles et des femmes. Mais je ne suis pas découragée. C'est un travail de longue haleine. Il faudra deux ou trois générations pour que le fruit de nos efforts aboutissent. Mais on sent déjà que les choses bougent.»

Mon petit ventre/ Réjouis-toi/Tout ce que je mange/C'est pour toi.

***

Collaboration spéciale

***

Monique Durand est allée au Burkina Faso avec le soutien de l'ACDI et des ONG UNICEF Canada et 60 millions de filles.

***

Demain: une visite au collège Notre-Dame des Victoires de Yaoundé, au Cameroun
4 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 9 août 2010 07 h 58

    Au même moment

    Dans le journal, cet article déchirant jouxte celui où on annonce que l'on dépense encore plus d'argent ici pour les armes et les munitions. On ne s'en rend plus tellement compte mais que ces deux même réalités existent au même moment pour des humains aux besoins fondamentaux identiques est absolument inacceptable.

  • Marc-Aurèle Lachance - Inscrit 9 août 2010 12 h 08

    Faut pas baisser les bras!

    Faut pas baisser les bras, Farafina!

    Jouez, chantez!
    Kora et n'goni!
    Balafon et Djembé!

    Apprenez, faites danser
    Craies et tableaux!
    Enfants du silence,
    Que lumière vous gavent!

    L'éducation est le maître-plan,
    pour nourrir ces petits ventres!

    Même si quelquefois ventre plein n'a pas de rage,
    Certains, ici, la gardent en l'esprit,
    la dure vie de la main gauche...

    Courage! Il faut pas baisser les bras!

    Le coq a chanté, l'unité africaine!
    Ta renaissance sera aussi la nôtre, Farafina!

    Excellent texte Mme Durand!
    D'aussi loin où vous êtes,
    vous m'avez touché!

    Kanou!

  • Michel Gaudette - Inscrit 9 août 2010 18 h 52

    Merveilleuse Afrique !

    Ce reportage m'a rappelé la vie d'une école togolaise que j'ai connue.

    Merveilleuse Afrique où les enfants sont dociles et très heureux d'être à l'école.

    Et ils savent se contenter de si peu ces enfants...

  • Melissa Levesque - Inscrit 12 août 2010 11 h 26

    Ca me rappel des souvenirs !

    Très intéressant cet article et très vérédique aussi !

    J'ai travaillé dans une de ces classes de Septembre 09 à Décembre 09 à Bobo-Dioulasso. Je connais les jeunes qui sont sur la photo et je suis heureuse de les voirs là.

    J'ai hâte que les éducateurs modifient leurs facons de faire et que l'état investit davantage dans l'éducation. Je suis heureuse de lire des article comme celui-ci qui peut sensibiliser une partie de notre population a ce que vivent les gens dans les pays pauvres.