Mon amie Stéphanie, ex-otage au Soudan

Malgré sa mésaventure, Stéphanie Jodoin est toujours habitée par l’Afrique.
Photo: Jacques Nadeau Malgré sa mésaventure, Stéphanie Jodoin est toujours habitée par l’Afrique.

La porte s'est ouverte sur ce même sourire lumineux. Ce même regard perçant. Dans l'entrée, l'étreinte s'est quelque peu étirée. «Entre», m'a dit Stéphanie Jodoin, de sa voix légèrement éraillée. Elle était là, mon amie d'école. Fragile mais forte. Fraîchement rentrée de son séjour d'un an au Darfour, dans l'ouest du Soudan, où elle a travaillé pour l'ONG française Aide médicale internationale (AMI). Une de ses plus belles expériences sur les plans professionnel et personnel, avait-elle toujours dit. Mais une aventure qui a pris des allures d'enfer lorsque le 4 avril, sa collègue française Claire Dubois et elle se sont fait kidnapper par des bandits soudanais. La prise d'otage aura duré 25 jours.

Assise sur le canapé du salon familial, elle parle malgré tout avec une certaine quiétude. Dehors, les vergers du Mont-Saint-Hilaire n'arrêtent pas de fleurir. Stéphanie, elle, est habitée par l'Afrique. La chaleur des habitants de Khor Abeche, ce village d'environ 10 000 habitants en zone rebelle. Leur sens de l'humour pour conjurer le drame. La générosité de ces gens qui n'ont rien, mais qui donnent tout. «Mes proches et mes amis comprennent très bien ce que je faisais là-bas. Ils connaissent mon amour pour l'Afrique. Ça fait des années que j'essaie d'expliquer que ce continent-là, ce n'est pas juste la violence. Mais malheureusement, plusieurs ne se souviendront que de la prise d'otage», déplore la jeune femme de 31 ans.

Les deux jeunes femmes étaient à Ed el Fursan, près de Nyala dans l'ouest du Soudan, lorsqu'elles ont été enlevées le 4 avril dernier. Claire Dubois était au pays depuis à peine un mois, et Stéphanie Jodoin s'apprêtait à rentrer au Canada à la fin du mois d'avril. Peu avant minuit, les deux collègues bavardaient en pyjamas lorsqu'un homme armé a fait irruption dans la pièce. Il les a fait marcher jusqu'à l'extérieur du village, où une douzaine d'hommes armés de Kalachnikov les attendaient. «Je leur ai demandé s'ils voulaient nos vies», se souvient-elle.

Siamoises du désert

Le camion a foncé dans le désert. C'était le début d'une détention qui lui est vite apparue interminable. Prisonnières dans cette immensité de sable, assises en djellaba sur un petit tapis 24 heures sur 24, les deux jeunes femmes qui se connaissaient à peine se sont raconté leurs vies. À coeur et à ciel ouvert. «On s'est raconté nos peines, nos amitiés, nos amours, nos rêves, nos espoirs, tout. Une chance qu'on ne se connaissait pas. Ça nous faisait tout plein de sujets de conversation!» lance Stéphanie, encore capable d'humour. «On était des siamoises.» Entre les crises de larmes, certains fous rires. Mais toujours cette peur au ventre. «On avait chacune nos moments de force et de faiblesses.»

De sa collègue et désormais âme soeur, elle loue le calme et l'optimisme profond. «Moi, j'étais sa voix. Comme j'étais capable de communiquer un peu en arabe, tout passait à travers moi», explique-t-elle. C'est ainsi qu'au fil du temps, elle a tissé des liens avec ses ravisseurs. Mariage, religion, vie dans les sociétés occidentales: elle a eu des discussions à la volée avec certains d'entre eux. Des humains, au fond. «Ce ne sont pas des tendres. Ce sont des miliciens qui ont travaillé toute leur vie. J'essayais pourtant de leur dire que dans chaque coeur humain, il y avait du bon, raconte-t-elle. Ce qui me faisait très peur, c'est quand ils se mettaient à parler de la Canadienne et de la Française. On redevenait deux otages. Je voulais créer des liens pour leur faire voir qu'on n'était pas juste leur monnaie d'échange, mais Stéphanie et Claire. À la fin, s'ils avaient voulu nous tuer, ils l'auraient fait. Mais ç'aurait été beaucoup plus difficile pour eux.»

Angoisses et espoirs

Durant leur détention dans le Sahel, les deux jeunes femmes ont eu droit à un peu de nourriture et à des lampées d'une eau brunâtre qui vint à manquer. Pas de coups, mais une violence psychologique paralysante. Des menaces de mort qui prennent des allures de certitudes. Les larmes. Et pendant tout ce temps, à l'autre bout de la Terre, des parents et des amis morts d'inquiétude. L'impuissance à son comble. «Au début, j'essayais de tout comprendre. Mais au deuxième ultimatum, j'étais sûre qu'on allait être tuées. J'ai décidé de lâcher prise, let it go, souffle-t-elle. Ce n'était pas toujours un succès, mais je me disais que si j'étais pour mourir, je ne voulais pas avoir passé mes dernières heures de vie effondrée.»

Puis, au bout de quelques jours, une lueur d'espoir. Le temps d'un appel par téléphone satellite pour dire: «Papa, maman, je vais bien. Et vous?» La voix étranglée au bout du fil, empreinte d'émotion. «On a été malgré tout très chanceuses de pouvoir communiquer avec nos familles», constate Stéphanie. D'autres appels ont été autorisés au chef de mission d'AMI et aux médias, dont un en direct à France 24. Mais elles ont passé les dix derniers jours de leur détention coupées du monde. La pression montait. Lors d'un appel à sa base, Stéphanie avait même dû mentir sur l'état de santé de son amie, qui n'était pourtant pas malade.

Grisante liberté

D'angoisses en espoirs, les deux jeunes femmes ont repris la route de la liberté le 29 avril dernier. Sans trop le savoir. Sans trop y croire, surtout. Quelque part dans le désert, les ravisseurs avaient donné rendez-vous à des responsables d'une ONG soudanaise. Le transfert s'est finalement réalisé sans heurt. «You are free! How do you feel?» a crié l'un d'eux dans le camion. «Ça s'est quand même bien passé, mais on a eu peur tout le long du chemin du retour», se rappelle Stéphanie. La sécurité nationale a escorté le convoi. L'arrivée en ville s'est faite en grande pompe. «Quand on a commencé à voir des gens, j'y ai cru. On était libres.» La fin de l'histoire est une série d'émouvantes retrouvailles avec les collègues, les amis. D'abord à Khartoum, puis à Paris, où les deux jeunes femmes ont rejoint leurs familles. Une grisante liberté facile à réapprivoiser, note Stéphanie. «C'est l'euphorie», ajoute-t-elle.

Dans les heures qui ont suivi sa libération, elle a appelé ses collègues soudanais restés à la base de Nyala. L'un d'eux pleurait de joie. «Il me disait: "You're gonna hate Soudan. You're gonna think we are bad people"», relate Stéphanie. «Mais je lui ai demandé de dire à tout le monde que je gardais d'eux les plus beaux souvenirs.» Malgré tout, ce sentiment d'être partie sans dire au revoir. Elle y retournera peut-être «lorsque la paix sera revenue». Moi, j'ai envie de lui rappeler ce proverbe soudanais auquel j'ai bien voulu croire. «Tant qu'on survit, on se verra un jour.»
2 commentaires
  • Annie Mercure - Abonnée 17 mai 2009 09 h 56

    «... pas passer les dernières heures effondrée!»

    Quelle leçon pour ceux et celles, personnes vieillissantes ou très malades, qui entrevoient l'horizon du port d'attache !

  • Pierre-Jean Champoux - Inscrit 18 mai 2009 10 h 55

    Frissons

    Ayant été coopérant volontaire pendant quelques mois en Afrique, j'ai été particulièrement touché par cet article qui m'a donné de grands frissons.

    Il m'a rappelé à quel point la vie est fragile, belle et... parfois difficile à comprendre.

    Et il est bien vrai que ce continent-là, l'Afrique, est autre chose que de la violence. Je ne saurais quels mots prendre pour bien exprimer ce que c'est, mais ce dont je suis certain c'est que ç'a rapport avec un coeur et des bras grands ouverts.