Afrique du Sud - Une victoire équivoque pour l'ANC

Les Sud-Africains se sont rendus en grand nombre hier dans les bureaux de scrutin.
Photo: Agence Reuters Les Sud-Africains se sont rendus en grand nombre hier dans les bureaux de scrutin.

L'ANC s'acheminait allégrement, hier, vers un nouveau triomphe aux législatives en Afrique du Sud, mais dans un contexte où, miné par l'usure du pouvoir et les crises politiques, l'ascendant du parti historique faiblit pour la première fois depuis la fin de l'apartheid en 1994.

L'ANC, qui a remporté une large majorité à chacun des quatre scrutins depuis la «libération» (près de 70 % aux dernières élections de 2004), disposait cette fois encore de plus de 60 % des intentions de vote, selon les sondages, et sa victoire sera apparue d'autant plus convaincante que la participation électorale s'annonçait massive populaire et populiste, son chef Jacob Zuma, héros de la lutte anti-apartheid qui a surfé sur la promesse de lutter contre la pauvreté, était donc assuré de devenir président, sauf gigantesque surprise. Les premiers résultats publiés la nuit dernière par la Commission électorale, qui a dû prolonger les opérations de vote pour cause d'affluence et de pénurie de bulletins, plaçaient l'ANC largement en avance.

La division du Congrès

Sauf que le Congrès national africain s'est irrémédiablement divisé, depuis un an, entre les partisans du charismatique autodidacte, ténor de l'aile gauche du parti, et ceux de l'ex-président Thabo Mbeki. Évincé en décembre 2007 de la direction du parti au profit de M. Zuma, M. Mbeki a littéralement été chassé de la présidence sud-africaine par la direction de l'ANC en septembre dernier. Cette guerre interne a laissé des traces, donnant lieu, fin 2008, à la création d'un parti dissident (COPE, le Congrès du Peuple) réuni autour de militants anti-Zuma. Parti en lion, le COPE, qui n'a pas réussi à défroquer des personnalités d'envergure au sein de l'ANC, a vu sa faveur s'étioler dans l'électorat. Il n'en reste pas moins que c'est la première fois depuis la fin de l'apartheid qu'une révolte au sein de l'ANC débouche sur la formation d'un parti en bonne et due forme. «C'est clair que c'est un tournant», estime le politologue Mamoudou Gazibo, de l'Université de Montréal.

Si, par ailleurs, M. Zuma n'était pas sur le point de devenir président, disent les observateurs, il serait peut-être déjà en prison. Début avril, les tribunaux sud-africains ont retiré, tout en les jugeant tout à fait fondées, des accusations de corruption, d'évasion fiscale, de fraude et de blanchiment d'argent contre M. Zuma. Le juge a décidé de les retirer au prétexte que le timing de leur dépôt semblait tenir à d'inacceptables manipulations politiciennes destinées à lui nuire. Ce scandale, et d'autres encore (M. Zuma a aussi été accusé de viol), a creusé le sentiment parmi les Sud-Africains que l'ANC, au pouvoir depuis 15 ans, était de plus en plus corrompu.

Un appui de taille

Une majorité d'électeurs n'en allaient pas moins voter pour M. Zuma, ancien compagnon de geôle à Robben Island de Nelson Mandela, dont il a récemment reçu l'appui. L'homme âgé de 67 ans est très populaire parmi les millions de pauvres qui jugent que la libération n'a pas beaucoup amélioré leurs conditions de vie. Malgré le fait que l'Afrique du Sud est le géant économique de la région, la moitié des 44 millions de Sud-Africains vivent dans une pauvreté abjecte. Le taux de chômage frôle les 40 %. La criminalité est responsable de 50 homicides par jour, et 5,5 % de Sud-Africains sont séropositifs.

Des déçus de l'ANC allaient peut-être passer à l'opposition du COPE, mais pour l'essentiel «le parti demeure une très large coalition de tendances, dotée d'un immense pouvoir d'identification devant lequel il n'y a pas de solution de rechange nationale», souligne Tim Stapleton, spécialiste de l'histoire africaine à l'université ontarienne de Trent.

Un nombre record de 23 millions d'électeurs étaient invités à renouveler l'Assemblée nationale et les parlements provinciaux lors de ce quatrième scrutin national. Revient ensuite à la nouvelle assemblée d'élire le président du pays. Les nouveaux votants, fait-on remarquer, sont surtout des jeunes qui n'ont pas grandi sous l'apartheid. C'est l'un des signes annonciateurs de la perte inévitable d'influence de l'ANC sur la scène électorale, écrit le sociologue Roger Southall, de l'Université Witwatersrand, à Johannesburg, dans un texte publié par allAfrica.com. Auquel cas les élections d'hier, estime de son côté M. Gazibo, ouvrent de «saines» perspectives pour la démocratie sud-africaine.