Omar al-Béchir, l'homme de paille puis la poigne de fer

Omar al-Béchir cette semaine au centre d’un rassemblement de ses partisans
Photo: Agence France-Presse (photo) Omar al-Béchir cette semaine au centre d’un rassemblement de ses partisans

Secrètement, Omar al-Béchir a dû se réjouir. Il n'a pourtant rien d'un provocateur à la Robert Mugabe, il n'est pas un histrion sanguinaire comme feu Idi Amin Dada. Mais chez cet homme peu connu, malgré deux décennies passées au pouvoir, le goût du secret le dispute à la vanité. Le mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) fait de lui un paria en Occident mais, pour bon nombre de ses pairs arabes et africains, il est désormais un «martyr», le symbole du «néocolonialisme» judiciaire de l'Occident.

Au pays, la machine de propagande du régime s'est mise en branle depuis que le procureur de la CPI a désigné Omar al-Béchir comme le maître d'oeuvre des exactions au Darfour. Le président soudanais apparaît désormais sur de grandes affiches, tout au long de la grande avenue qui longe l'aéroport de Khartoum, tantôt en djellaba et turban traditionnel, tantôt avec son képi militaire. Ce culte de la personnalité est nouveau au Soudan. Béchir, qui apparaissait rarement en public, a multiplié les rassemblements, commençant par une grande tournée au Darfour en juillet. On l'y a vu danser devant ses partisans, agitant sa canne en l'air comme les chefs tribaux. «On pensait que l'inculpation l'affaiblirait; au contraire, elle l'a renforcé, raconte un observateur bien introduit dans les cercles de pouvoir soudanais. Ça l'a comme dopé. On lui a dit: "En tant que chef, tu es responsable de tout." Il a dit "banco" et depuis il veut tout décider seul.» Il aurait d'ailleurs resserré son contrôle sur l'armée.

Opportunisme

Omar al-Béchir survivra-t-il politiquement au mandat de la CPI? Saura-t-il éviter un coup d'État interne au régime? Ce serait alors le couronnement de la carrière d'un extraordinaire opportuniste. À son arrivée au pouvoir, en juillet 1989, personne ne connaissait cet officier supérieur à la mine débonnaire et à la tête ronde. Vu comme loyal et malléable, il avait été poussé en avant par le petit groupe d'officiers islamistes qui venait de déposer le premier ministre de l'époque, Sadeq al-Mahdi, petit-fils du légendaire chef religieux qui avait bouté les Anglais hors du Soudan en 1885.

Le coup d'État de l'été 1989 est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de fourberie politique. Il faut, à l'époque, plusieurs jours aux observateurs pour comprendre que le véritable instigateur du putsch n'est autre que Hassan al-Tourabi, le leader islamiste mis au secret comme tout le reste de la classe politique mais qui ne tarde pas à ressortir. Les services de renseignement égyptiens, qui considéraient le Soudan comme leur terrain de jeu et couvaient leurs propres putschistes, sont furieux. Béchir le rustaud est considéré comme une marionnette entre les mains de Tourabi, supérieurement intelligent, cultivé et diplômé. En privé, ce dernier le traite d'imbécile, de nigaud, d'analphabète.

Au final, c'est la marionnette qui a eu la peau de son Pygmalion. Dix ans après leur coup d'État, Béchir fait arrêter Tourabi, devenu trop encombrant à cause de ses accointances avec Ben Laden, qui irritent aussi bien les régimes arabes, comme l'Égypte et l'Arabie saoudite, que Washington. Pour se débarrasser du vieux maître, Béchir débauche ses meilleurs disciples, Ali Osmane Taha, aujourd'hui vice-président, et Ghazi Salah Eddine, désormais conseiller à la présidence. Pour les convaincre, Béchir dispose d'un argument de poids: l'argent du pétrole qui commence à couler au Soudan en 2000. Cette manne lui a permis de créer une nouvelle bourgeoisie affairiste, qui est aujourd'hui le meilleur soutien du régime. Ceux qu'il ne peut acheter ou affaiblir, il les élimine, comme toute une série de généraux morts dans de mystérieux accidents d'avion...

Lorsque arrive le 11-Septembre, le régime islamo-pragmatique de Khartoum comprend qu'il lui faut faire de nouvelles concessions pour éviter les foudres de l'administration Bush, engagée dans sa grande «guerre contre le terrorisme». Une discrète mais intense coopération sécuritaire se met en place avec la CIA, sous l'égide de Salah Abdallah Gosh, le chef des services de renseignement et actuel numéro 2 du régime. Le pouvoir engage aussi un processus de paix avec la guérilla sudiste de John Garang, soutenue par les États-Unis. Un accord de paix est signé en 2005. En fait, Béchir est prêt à transiger, même l'islamisme, sauf le pouvoir. C'est sa seule vraie religion.

Entre-temps, la guerre civile a éclaté au Darfour en 2003. Le régime Béchir réagit avec les mêmes méthodes qui ont prévalu au Sud-Soudan: pour combattre une guérilla qui se confond avec la population, on arme des milices civiles tribales, qui se livrent au nettoyage ethnique.

Cette fois, la réaction du pouvoir est d'autant plus féroce que cette insurrection-là menace le Nord, c'est-à-dire le coeur du système de pouvoir soudanais. L'erreur de Béchir est d'avoir cru que la protection de la Chine — qui achète 60 % du pétrole soudanais — suffirait et que le silence initial des Occidentaux — qui ne voulaient pas mettre en péril le processus de paix Nord-Sud — signifiait approbation.