Al-Béchir accusé de crime contre l'humanité

Le conflit au Darfour a déjà fait 300 000 morts et environ 2,5 millions de réfugiés, dont cette femme, Roda, 25 ans, battue plusieurs fois.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le conflit au Darfour a déjà fait 300 000 morts et environ 2,5 millions de réfugiés, dont cette femme, Roda, 25 ans, battue plusieurs fois.

La Cour pénale internationale (CPI) a délivré hier un mandat d'arrêt contre le président soudanais Omar al-Béchir, qu'elle accuse de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. C'est la première fois que cette instance entrée en fonction en 2002 accuse formellement un chef d'État en exercice, ce qui a réjoui plusieurs organisations de défense des droits de la personne.

Comme on s'y attendait, al-Béchir, arrivé au pouvoir en 1989 à la faveur d'un coup d'État ourdi par des officiers islamistes, a refusé de se conformer à la volonté de la CPI, proférant plutôt des menaces voilées contre les forces de maintien de la paix et les travailleurs humanitaires à l'oeuvre dans la province occidentale du Darfour, où ont été commis les crimes qu'on lui reproche.

Le chef de la diplomatie soudanaise, Ali Karti, a opposé un «refus total de la décision de la CPI [qui] n'a pas compétence sur le Soudan».

Les capitales occidentales, qui ont accueilli la décision de la CPI avec une satisfaction mesurée, ont invité le gouvernement soudanais et les rebelles du Darfour à la retenue afin que le fragile processus de négociation ne s'effondre pas dans cette province, où certains groupes rebelles se sont entendus avec Khartoum sur un projet d'accord de paix.

On s'inquiète aussi de la détérioration des relations entre le Nord et le Sud du pays, qu'une autre guerre civile a opposés pendant 20 ans, jusqu'en 2005.

Le chef d'État soudanais a été mis en accusation pour sa responsabilité dans les atrocités telles que meurtres, exterminations, viols et tortures qui ont eu cours au Darfour, région en proie à une guerre civile depuis 2003. Ce conflit a fait 300 000 morts et environ 2,5 millions de réfugiés (passés à l'étranger ou déplacés à l'intérieur du Soudan) selon les Nations unies. Khartoum parle plutôt de 10 000 morts.

En 2005, le Conseil de sécurité de l'ONU avait chargé la Cour pénale internationale, qui siège à La Haye, d'enquêter sur la situation et, le 14 juillet 2008, son procureur en chef, l'Argentin Luis Moreno-Ocampo, avait requis un mandat d'arrêt contre al-Béchir pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et crimes de génocide.

Hier, l'aréopage de juges de la CPI n'a pas retenu les chefs d'accusation relatifs au génocide. «La délivrance par la Cour pénale internationale d'un mandat d'arrêt contre le président du Soudan [...] démontre que même les personnes les plus haut placées peuvent avoir à répondre de massacres, viols et actes de torture dont ils seraient responsables», s'est quand même félicitée hier l'organisation Human Rights Watch.

Le gouvernement soudanais a toujours refusé de coopérer avec la CPI. En effet, il n'a jamais donné suite aux mandats délivrés en avril 2007 contre deux personnalités de haut rang, le ministre d'État aux Affaires humanitaires et le chef d'une milice «djandjaouid» (terme qui désigne les cavaliers arabes armés qui s'en prennent aux populations noires du Darfour).

Les autorités de Khartoum ont déjà décidé, hier, d'expulser le personnel non soudanais d'une dizaine d'organisations non gouvernementales (ONG) internationales. «On nous a dit de quitter le pays cinq minutes après la décision de la CPI», a relaté le responsable de l'une d'elles.

«La conséquence de cette décision va rendre les populations encore plus vulnérables, a déploré Médecins sans frontières dans un communiqué. Sur certains sites, où MSF est le seul acteur médical, les populations n'auront plus du tout accès aux soins.»

Le Darfour est actuellement le théâtre de la plus importante mission humanitaire dans le monde, une mission à laquelle participent la plupart des grandes organisations internationales.

Si les capitales occidentales ont salué une décision qui fait avancer la lutte contre l'impunité, d'autres pays, surtout des membres de la Ligue arabe et de l'Union africaine, mais aussi la Russie, se sont dits inquiets de son effet sur le processus de paix en cours au Darfour et sur la stabilité dans cette région de l'Afrique, où plusieurs conflits sont imbriqués.

Déjà, de nombreux appels à la retenue ont été adressés au gouvernement soudanais de même qu'à d'autres acteurs. Ainsi, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a appelé Khartoum à «assurer [...] la sécurité de la population civile et du personnel de l'ONU» dès l'annonce faite par le CPI à La Haye.

Les États-Unis, qui n'adhèrent pas au traité de Rome instituant cette cour, se sont dits «fortement engagés en faveur de la paix au Soudan» ainsi qu'à l'idée que «ceux qui ont commis des atrocités doivent rendre des comptes». Dans un communiqué, le Département d'État a invité le gouvernement soudanais et les groupes rebelles à la «retenue», les enjoignant d'«assurer la sécurité des populations vulnérables, des étrangers et des forces de maintien de la paix sur le terrain».

«Le Canada appuie vigoureusement les travaux de la CPI, notamment ceux qu'elle accomplit au Soudan», a déclaré le ministre canadien des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, dans un communiqué. Le ministre a «exhorté» le gouvernement du Soudan à «respecter ses obligations internationales, conformément à la résolution 1593 du Conseil de sécurité de l'ONU, et à collaborer pleinement avec la Cour».

«La Cour a porté un coup à la culture de l'impunité qui règne au Darfour depuis le début des massacres il y a six ans. Sa décision de demander au président al-Bashir [sic] de rendre compte de ses actes est juste pour les victimes», a déclaré le député libéral Irwin Cotler, président de la «coalition parlementaire pour sauver le Darfour», tout en soulignant l'importance de mettre en application l'ordre de la Cour.

Au Soudan même, la décision annoncée par la Cour pénale internationale a été accueillie de façons très différentes selon qu'on est partisan ou adversaire du président al-Béchir.

«C'est une grande victoire pour les victimes du Darfour et du Soudan», a lancé Abdel Wahid Mohammed Nour, le chef de l'Armée de libération du Soudan (ALS), un groupe qui refuse de négocier avec Khartoum. «Nous demandons au président de donner sa démission, a déclaré un responsable d'une des factions de ce mouvement, Mahjoub Hussein. Nous allons prendre les mesures nécessaires pour livrer le président soudanais à la justice internationale.»

«Je ne pense pas qu'il soit éthiquement possible de négocier avec quelqu'un qui a commis des crimes au Darfour et a perdu sa légitimité», a de son côté réagi Ahmed Tugod Lissan, principal négociateur du JEM, qui avait signé en février avec Khartoum un préaccord en vue de la paix au Darfour.

En revanche, quelques milliers de manifestants progouvernementaux ont exprimé leur hostilité à la CPI hier à Khartoum, promettant de «protéger le président Béchir jusqu'à la dernière goutte de [leur] sang».

Enfin, le ministre des Affaires étrangères, Ali Karti, a annoncé hier que le président al-Béchir participerait comme prévu au sommet de la Ligue arabe qui aura lieu fin mars à Doha, au Qatar.

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Avec l'Agence France-Presse
10 commentaires
  • Robert Henri - Inscrit 5 mars 2009 07 h 15

    C'est un début. Une bonne nouvelle. Une lame à deux tranchants...

    Avant ce tribunal, il n'y avait rien. Bien des pays y adhèrent mais pas les renégats ni ceux qui implorent Dieu ou Allah, étasuniens ou musulmans tout en se foutant du «Tu ne tueras point». Mais enfin, il y en a un de tribunal, aussi déficient soit-il. Le tribunal ne peut se saisir du despote soudanais au Soudan mais ailleurs, si. Attendons de voir la suite. S'il est possible de bombarder un pays avec des avions, il doit aussi être possible de nourrir et fournir en besoins de base des populations en danger immédiat malgré Khartoum, non? Le gouvernement soudanais accepterait plus les bombes?
    Mais qu'y a-t-il au Soudan de tellement intéressant pour qu'on s'en préoccupe tout d'un coup? La CIA doit bien savoir.

    https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/su.html

    Natural resources: petroleum; small reserves of iron ore, copper, chromium ore, zinc, tungsten, mica, silver, gold, hydropower

    Du pétrole, tien, tien... De l'hydroélectricité. Ça me dit quelque-chose, pas vous...

    Là où il y a des Hommes... Parfois l'Homme rit...

    Attendons voir le tribunal et bonne chance, aux soudanais...

  • Christian Tallon - Inscrit 5 mars 2009 07 h 19

    Ca faisait longtemps qu'on avait pas fait une petite guerre "humanitaire"

    Assez probablement, le président en exercice peu importe son nom fera une fuite en avant ce qui donnera après quelques massacres supplémentaire le prétexte au nom du droit d'ingérence humanitaire à une intervention militaire. Il ne faut pas être très intelligent pour considérer que probablement il y a du pétrole à la clef et des contrats "de reconstruction" pour les pays qui vont effectivement intervenir "sous l'égide de l'ONU" évidement. Le colonialisme était une mauvaise chose, le néo-colonialisme des dessous de table pas très joli, mais le néo-néo colonialisme par instrumentalisation de l'humanitaire donne la nausée. Et surtout on a là une recette qui pourra marcher ensuite à peu près partout. Le jour où un grand état occidental sera visé par la cour pénale internationale, on pourra la prendre au sérieux. Soyons tranquille, ça n'arrivera pas de sitôt !

  • Brun Bernard - Inscrit 5 mars 2009 07 h 43

    Bof...

    Les pays les plus pauvres doivent se mettre à genoux. Il ne peut y avoir de justice dans ces cas là mais du favoritisme ou alors il n'y a plus de place en prison. Bof, tout est comme avant, tribunal ou non, Al-Béchir ou non, il y en aura d'autres.

  • André Michaud - Inscrit 5 mars 2009 08 h 35

    Le tribalisme qui tue l'Afrique et le monde

    Encore une fois les africains sont confrontés aux conséquences du tribalisme, comme le soulignait si bien un observateur lui-même africain.

    Des pays divisées en ethnies qui opposent constamment leurs particuliarités. Comme c'est le cas dans le tribalisme, les gens des autres tribus ne sont pas considéré comme des humains à part entière. D'ailleurs le nom de certaines tribus veut dire "être humain", comme si les autres tribus ne seraient pas composées de vrais êtres humains...

    Les sociétés civilisées ne doivent pas être basées sur des trucs ethniques. Sur ce point les USA sont exemple à suivre, puisque italiens, polonais, noirs, jaunes etc...se considèrent TOUS comme citoyen américains. C'est plus du "patriotisme" qu'un nationalisme basé sur des considérations d'etnies ou de langues.Ce qui protège les USA contre les guerres civiles ou s'opposent toujours différentes etnies, langues religions...

    Il faut en finir avec les divisions ethniques, en Afrique et ailleurs...



    Ça devrait faire réfléchir ceux qui voudraient diviser notre pays sur une base ethnique et linguistique...et qui entretiennent la haine contre nos concitoyens anglohones, ou Paul McCartney à cause de sa langue etc...

  • Gilles Bousquet - Inscrit 5 mars 2009 11 h 13

    @ M. André Michaud

    Je commence à mieux apprécier votre raisonnement qui est devenu respectueux.

    Le Canada pourrait bien continuer à subsister à condition de changer la fédération centralisatrice actuelle pour éliminer la grande partie des coûteux déboutements de juridiction du fédéral qui met son nez partout dans les champs de juridiction provinciaux et du provincial qui a peu de moyens pour bien protéger la langue française qui est en grande perte de vitesse à Montréal, à Brossard, dans l'Outaouais et partout ailleurs dans le ROC.