Retour au bercail - De l'île des Soeurs à Rabat

Abdelhak Eddoubi. Photo: Monique Durand
Photo: Abdelhak Eddoubi. Photo: Monique Durand

On parle beaucoup de ces femmes et de ces hommes du Sud qui émigrent vers le Nord, mais très peu de celles et ceux qui un jour choisissent de rentrer au bercail pour contribuer au développement de leur pays d'origine. Notre collaboratrice s'est rendue dans quatre pays du Sud, à la rencontre de personnes qui, ayant vécu au Québec, ont décidé de revenir au pays natal, fortes des apprentissages qu'elles ont acquis ici. Elle nous les présente dans une série de textes publiés samedi, aujourd'hui et demain.

Décembre 1988: la vie d'Abdelhak Eddoubi bascule quand le pneu arrière de sa Renault éclate sur une route tunisienne. Lui, originaire d'un village de pêcheurs marocain, est alors étudiant en sciences comptables à Tunis, et jeune marié. Fracture de la colonne vertébrale, longs mois de rééducation, il rentre au Maroc, pour toujours cloué à un fauteuil roulant. «Il fallait que je retrouve goût à la vie. J'ai eu envie de retourner aux études. Mais, au Maroc, tout était devenu inaccessible pour la personne lourdement handicapée que j'étais. Et il n'existait aucune conscience envers cette catégorie de gens.» Il envoie une demande d'inscription à l'Université du Québec à Montréal.

«Tout ce que je connaissais du Québec et du Canada, c'étaient les trappeurs!», lance Abdelhak. Lui et Saadia atterrissent à Mirabel un jour de tempête, le 17 janvier 1991. Ils sont partis à leurs frais. Ils ne connaissent absolument personne à Montréal. Ils passent leur premier mois en terre québécoise à l'hôtel Saint-Denis, dans le Quartier latin. «On cherchait un logement dans les petites annonces du Journal de Montréal.» Chaque matin, Saadia poussait le fauteuil roulant de son compagnon dans la neige et la slutch jusqu'à l'UQAM.

Les années passent. Abdelhak Eddoubi est devenu fonctionnaire au ministère canadien de la Défense. Il mène une existence paisible avec Saadia à l'Île-des-Soeurs. Mais l'envie de revoir le pays de ses pères le tenaille. «J'ai quitté le Maroc, mais le Maroc ne m'a jamais quitté.» Après plus de quinze ans d'une vie confortable et d'une intégration tout à fait réussie à la société québécoise, voilà que sonnent les sirènes du retour. La décision d'Abdelhak est prise: il demandera un long congé sans solde à son employeur pour renouer avec le sol natal.

Politique de retour

Son envie de revenir correspond justement à un moment où le Maroc redevient intéressant pour les cerveaux qui naguère le fuyaient. Dans le peloton de tête des pays émergents, le royaume chérifien fait les yeux doux à ses ressortissants à l'étranger pour qu'ils rentrent et investissent argent et expertise sur leur terre d'origine. Ils seraient ainsi 160 000 Marocains de l'étranger à être revenus au royaume, sur les trois millions recensés. Le roi Mohammed VI vient de créer le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger, qui vise essentiellement à renforcer les liens de la diaspora avec le royaume chérifien.

Depuis l'accession de Mohammed VI au trône, ce pays a engagé des réformes fondamentales que l'Union européenne vient de reconnaître en lui octroyant un «statut avancé». Le royaume devient ainsi le premier pays de la rive sud de la Méditerranée à bénéficier d'un statut de quasi-adhérent à l'UE, qui lui permettra de s'intégrer progressivement à un espace économique commun avec l'Europe.

Ce vent de changement et d'ouverture qui balaie les rivages marocains incite une partie de la diaspora à rentrer pour de bon, comme c'est le cas de Souad Msefer, qui a vécu quelques années au Québec pour y faire un doctorat en santé publique. «Un tel programme n'existait pas chez nous.» Elle est aujourd'hui professeure en médecine dentaire à l'Université de Casablanca, la première ville du Maroc, et elle a créé une association de prévention buccodentaire active à travers tout le royaume.

De la même manière, Omar Barrou, après avoir immigré au Québec, a décidé de rentrer sur les terres de son père à Ifran, dans le nord du Maroc, pour y mettre à l'épreuve une technique d'élevage de poulets entièrement informatisée apprise dans son pays d'adoption.

D'autres choisissent plutôt d'accroître la cadence de leurs allées et venues au Maroc, comme Abdelhak et Saadia, qui font depuis quelques années maintenant la navette entre Montréal et Rabat, à l'aise avec cette double appartenance qu'ils portent comme une fierté. «Je suis un Canadien autant qu'un Marocain», dit Abdelhak.

Plus rien n'est pareil

J'ai retrouvé Abdelhak Eddoubi et Saadia Bahli à Rabat, capitale du Maroc. Si ce fut pour eux une sacrée affaire de partir, c'en fut une sacrée aussi de revenir au bercail après des lustres! Plus rien n'est pareil. Les rues, les paysages ont changé. Les parents, les amis aussi. Mais ces migrants vous le diront tous: ce sont d'abord eux-mêmes qui ont changé le plus. Ils vivent, à plus ou moins forte dose, un double exil, le premier qui les avait vus quitter leurs rivages premiers, le second qui les voit revenir dans un bercail qu'ils ne reconnaissent plus, devenus étrangers chez eux. Comme si, après le retour au pays natal, le pays natal leur manquait encore.

L'histoire du couple Eddoubi-Bahli est emblématique de ces retours au bercail féconds. Abdelhak et Saadia ont créé l'Association de solidarité Canada-Maroc, avec une section à Montréal et une autre à Rabat. Côté canadien, l'association a pour mission d'expédier du matériel thérapeutique et médical aux personnes handicapées du Maroc: fauteuils roulants, béquilles, cannes, lits d'hôpital, équipement à dialyse. Elle regroupe quelque 300 bénévoles, essentiellement des Marocains du Québec, et se félicite d'avoir envoyé à Rabat, il y a quelques mois, un douzième conteneur rempli à ras bord.

Côté marocain, l'association vise à sensibiliser les pouvoirs publics et la population au sort des personnes handicapées. Pays où les accidents de la route sont un véritable fléau, le Maroc abrite 1,5 million de personnes handicapées sur une population totale de 30 millions. «Ici, elles ne sont pas considérées comme des personnes à part entière», explique Saadia, qui rêve d'une vraie politique d'intégration des personnes handicapées dans la société marocaine comme celle qui existe au Québec. «Ce n'est pas si cher: des rampes d'accès, des toilettes adaptées, des lieux de travail adaptés pour donner la chance à ces personnes de travailler dignement», renchérit Abdelhak.

«La société marocaine a des leçons à prendre du Québec et des Québécois. Par exemple, pouvoir donner à quelqu'un qu'on ne connaît pas!», poursuit Saadia. «Le bénévolat a toujours existé dans les familles marocaines. Mais l'action bénévole organisée au sein d'associations commence tout juste ici», continue Abdelhak.

«Pour comprendre le Québec, j'ai lu son histoire, dit-il encore. J'ai lu Guy Rocher. D'une contrée de neige et de forêts, regardez ce que c'est devenu! Je suis fasciné par cet esprit de solidarité qui vous habite, peut-être dû au climat, et qui se manifeste à travers les groupes communautaires et le bénévolat. Je voudrais que la société marocaine s'inspire de cette culture québécoise de solidarité.»

Le samedi, Saadia et Abdelhak s'en vont oublier le tumulte de Rabat et se reposer à Oualidia, sur la côte atlantique marocaine. Là, devant la mer, lui dans son fauteuil roulant, elle sur son transat, ils regardent interminablement le large. «Je me dis souvent qu'en face il y a Halifax.» Et l'Île-des-Soeurs.

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Demain : Du Labrador à Dakar : l'histoire d'Eugénie Aw

Monique Durand s'est rendue au Maroc avec le soutien de l'ACDI et des organismes Développement et Paix, Droits et Démocratie et Oxfam-Québec.

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