Analyse - Une armée divisée

Comme son prédécesseur, Sékou Touré, le général Lansana Conté est mort, lundi, sans avoir désigné de dauphin. En 1984, ce vide au sommet avait suscité un coup d'État au bout de quelques jours. Cette fois, il n'a fallu que quelques heures avant que la Guinée ne plonge dans la confusion.

En annonçant à la télévision la nouvelle de la mort du président, divulguée au beau milieu de la nuit, sans doute par crainte d'incidents, les autorités ont appelé la population au calme. Si les Guinéens ont prudemment vaqué à leurs occupations hier, l'armée, elle, n'a pas tardé à afficher les divisions qui la minent. En début de matinée, un capitaine, chargé officiellement de l'approvisionnement en carburant de l'armée, a annoncé à la radio «la dissolution du gouvernement, des institutions républicaines et de la Constitution» Le capitaine Moussa Dadis Camara appelait aussi les ministres à se rendre dans une caserne de Conakry pour leur «sécurité».

Mais un peu plus tard, le chef d'état-major assurait que les putschistes étaient «minoritaires» et que la situation était sous contrôle. Hier soir, alors qu'aucune violence n'était à déplorer, la confusion était toujours de mise.

La tournure prise par les événements montre où se situe le vrai pouvoir à Conakry. D'un point de vue constitutionnel, c'est le président du Parlement qui est censé assurer l'intérim avant l'organisation de nouvelles élections sous 60 jours. En réalité, rien ne se fera sans l'aval de l'armée. «La transition devrait être l'occasion de rompre avec le système Conté», plaide le chercheur indépendant Gilles Yabi. Un système, selon lui, impliquant une série de clans gravitant dans l'entourage du défunt président: ses parents proches, les généraux, des hommes d'affaires... «La Guinée vivait dans une fiction de république avec une Constitution et des institutions, ajoute-t-il. Dans les faits, l'armée a toujours constitué le socle du régime.»

C'est elle qui, fidèle à ses habitudes, avait violemment réprimé, début 2007, les manifestations contre la hausse exponentielle des denrées alimentaires dans ce pays en plein marasme. En mai dernier, des soldats s'étaient brièvement mutinés pour obtenir le paiement d'arriérés de primes. Certains sous-officiers auraient également mal vécu les dernières vagues de recrutement favorisant l'ethnie de Lansana Conté, les Soussous (20 % de la population).

Toutefois, Gilles Yabi ne croit guère en la menace d'une guerre civile en Guinée: «S'il y a des affrontements, ils se cantonneront à la sphère militaire, en l'absence de compétition entre des leaders régionaux.» Hier soir, tandis que la tentative de coup d'État était unanimement condamnée à travers le monde, l'ONU a toutefois appelé les «parties à la retenue.»

Exsangue après les longs règnes de Sékou Touré et Lansana Conté, la Guinée avait, sur le papier, tous les atouts pour assurer son décollage économique et sa stabilité: de la bauxite, de l'or, des diamants, un climat très favorable à l'agriculture. Son échec témoigne, jusqu'à la caricature, des dégâts causés par la mal-gouvernance.

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