Crimes au Darfour - Le président soudanais inculpé de génocide

Le président soudanais Omar el-Béchir brandit la nouvelle loi électorale signée hier. Un mandat d’arrêt a été requis contre lui à la suite d’accusations de génocide au Darfour.
Photo: Agence Reuters Le président soudanais Omar el-Béchir brandit la nouvelle loi électorale signée hier. Un mandat d’arrêt a été requis contre lui à la suite d’accusations de génocide au Darfour.

Le noeud de la justice se resserre autour du président soudanais Omar el-Béchir. Hier, le procureur de la Cour pénale internationale de La Haye a inculpé ce militaire de carrière de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité commis au Darfour et a requis de la CPI un mandat d'arrêt international à son encontre.

Il s'agit de la première demande d'arrestation d'un chef d'État en exercice devant la CPI, seul tribunal permanent compétent pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et les génocides. C'est aussi la première fois que des accusations de génocide sont portées devant ses juges.

Le procureur, Luis Moreno-Ocampo, a précisé que les juges de la CPI, qui mettent habituellement deux à trois mois pour répondre à une réquisition de mandat international, se donneraient sans doute plus de temps cette fois, étant donné de la complexité du cas soudanais. En attendant, la liberté de mouvement de M. El-Béchir n'est pas limitée.

À Khartoum, le gouvernement a rejeté les chefs d'inculpation de la CPI et a rappelé qu'il ne reconnaissait pas l'existence de cette instance pénale permanente créée en 2002, soit un an avant que n'éclate le conflit du Darfour, qui a fait selon les experts 200 000 morts — 10 000 seulement d'après les autorités soudanaises.

«Nous sommes en contact avec les différents membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, notamment la Chine et la Russie», a dit le vice-président soudanais, Ali Osman Taha, en parlant des efforts de Khartoum pour bloquer tout mandat d'arrêt formel. Le Conseil peut intervenir pour différer d'un an toute poursuite. M. Taha a qualifié de «fausses et mensongères les allégations du procureur de la CPI», dénonçant une «affaire politique».

M. Taha a dit que son gouvernement ferait son possible pour protéger le personnel humanitaire sur son territoire, mais il a ajouté que «personne ne peut garantir une sécurité totale» en raison de l'impact négatif sur le terrain que pourrait avoir l'annonce du procureur de la CPI.

Après l'annonce de l'inculpation, quelques dizaines de personnes ont manifesté devant la représentation de l'ONU et l'ambassade de la Grande-Bretagne à Khartoum.

Un lourd bilan génocidaire

En juin dernier, M. Moreno-Ocampo avait informé le Conseil de sécurité de l'ONU du refus du gouvernement soudanais d'arrêter deux dirigeants haut placés accusés de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, soit Ahamed Haroune et le chef de milice arabe Ali Kouchaïb. Cette fois, la cour s'est attaquée à la plus haute cible, soit le président lui-même.

Troisième président poursuivi par la justice internationale dans l'exercice de ses fonctions, après le Yougoslave Slobodan Milosevic et le Libérien Charles Taylor, M. El-Béchir, après avoir s'être joint aux rangs des forces armées soudanaises en 1960, a servi dans l'Armée égyptienne durant la guerre israélo-arabe de 1973.

En juin 1989, il était à la tête d'un groupe de soldats qui avait renversé le gouvernement de Sadiq al-Mahdi. Lors d'une apparition à la télévision, il avait justifié son coup d'État en prétendant sauver le peuple soudanais des griffes des politiciens corrompus.

M. El-Bachir est accusé par Moreno-Ocampo d'«avoir pris personnellement la décision de lancer le génocide» dans la province occidentale soudanaise, notamment parce que le président soudanais aurait ordonné à ses hommes de «ne pas faire de blessés ou de ramener des prisonniers».

Le procureur de la Cour pénale internationale l'accuse ainsi de meurtres, viols, extermination et déplacements forcés, notamment. «El-Béchir exécute ce génocide sans chambres à gaz, sans balles, sans machettes. C'est un génocide par mort lente», a-t-il affirmé, en précisant que les cibles en étaient les ethnies africaines Four, Massalit et Zaghawa, dans la province occidentale du Soudan bordant le Tchad.

Selon le procureur, El-Béchir «a mobilisé l'ensemble de l'appareil d'État» pour «intentionnellement» mettre les 2,5 millions de déplacés dans «des conditions d'existence qui ne pouvaient qu'entraîner leur destruction physique». Il établit à 118 000 le nombre des personnes mortes des suites de cette politique, alors que 35 000 civils ont été tués dans des affrontements.

Le ministre de la Justice soudanais a déclaré dimanche que l'inculpation d'Omar El-Béchir «pourrait bien tuer le dernier espoir d'un règlement pacifique», au Darfour, mais le ministère des Affaires étrangères a affirmé hier que le gouvernement de Khartoum restait résolu à poursuivre le processus de paix. Il a assuré en outre que les autorités protégeraient les 9000 militaires de l'Union africaine (UA) et de l'ONU déployés dans la province en guerre. Néanmoins, l'affaire pourrait entraver la fin du déploiement de la force conjointe UA-ONU, dont plus de 17 000 hommes ne sont pas encore à pied d'oeuvre.

Le Mouvement de libération du peuple soudanais, partenaire du parti d'Omar El-Béchir dans la coalition gouvernementale, a pour sa part suggéré que le Soudan entame le dialogue avec la CPI, affirmant par ailleurs qu'un mandat d'arrêt mettrait en péril l'accord de paix Nord-Sud.

Pour leur part, plusieurs groupes rebelles du Darfour ont en revanche salué la demande de mandat d'arrêt contre M. El-Béchir. Mahgoub Hussein, un porte-parole d'une faction de l'Armée de libération du Soudan (SLA), a ainsi évoqué une «victoire pour l'humanité au Darfour».

Invitation à la retenue

Le porte-parole du département d'État américain, Sean McCormack, a affirmé ne pas exclure des représailles contre les forces internationales déjà sur le terrain et a «invité à la retenue toutes les parties au Soudan».

De Paris, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a pour sa part déclaré respecter l'indépendance de la CPI et «attendre du gouvernement du Soudan qu'il continue à coopérer pleinement avec les Nations unies au Soudan, tout en remplissant ses obligations pour assurer la sécurité de tous les personnes et biens de l'ONU».

En revanche, le gouvernement tanzanien, qui préside l'Union africaine, dont les militaires forment le gros des troupes internationales présentes au Darfour, a invité la CPI à suspendre pour le moment ses poursuites contre El-Béchir «jusqu'à ce qu'aient été résolus les problèmes élémentaires au Darfour et au Sud-Soudan».

La Ligue arabe a convoqué samedi une réunion d'urgence à la demande de Khartoum et les 25 membres de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad) ont averti que la demande du procureur pourrait réduire à néant les efforts de paix.

Les ONG de défense des droits de l'homme saluent au contraire son travail comme un pas significatif fait vers la fin de l'impunité au Darfour et pouvant contribuer à stabiliser la région, mais les organisations humanitaires sur le terrain craignent pour leur sécurité.

Le Soudan compte sur ses amis au Conseil de sécurité, dont la Chine, son principal pourvoyeur d'armes, pour bloquer toute tentative d'arrestation de son président.

«La prochaine étape sera la bataille diplomatique dont le siège new-yorkais de l'ONU sera le théâtre», a déclaré un porte-parole du ministère soudanais des Affaires étrangères.

Les États-Unis, qui accusent de génocide depuis longtemps le régime islamiste d'El-Béchir, ont «pris les mesures appropriées» pour la sécurité de leur ambassade au Soudan et de leur représentation à Jouba, dans le Sud.