Perspectives - Le Darfour, matière négligeable

La crise du Darfour aura-t-elle pesé sur les discussions entre le président soudanais Omar el-Béchir et son homologue chinois Hu Jintao, qui débarquait hier à Khartoum dans le cadre d'une tournée marathon de huit pays africains? Si Pékin dispose de l'influence nécessaire pour infléchir la position de son protégé soudanais, très minoritaires étaient ceux à penser que la Chine, peu soucieuse du comportement des régimes avec lesquels elle coopère, allait en user de façon décisive.

Les puissances occidentales font pression depuis des mois sur Khartoum afin qu'il accepte l'envoi d'une force de paix hybride, formée de Casques bleus de l'ONU et de soldats de l'Union africaine, dans le but de calmer le conflit dans la province du Darfour, où les combats et les exactions ont fait, depuis février 2003, au moins 200 000 morts et deux millions de déplacés. Dans la mesure où Pékin se montre préoccupé par son image internationale à l'approche des Jeux olympiques de 2008, certains avancent au conditionnel la possibilité que la Chine, qui n'a pas, du reste, intérêt à voir le conflit déstabiliser la région, fasse un geste pour donner l'impression de prendre en considération les droits de la personne.

Dans la balance, la crise au Darfour demeure pour le moment, aux yeux de Pékin, matière négligeable par rapport aux matières premières que recèle le Soudan et dont la Chine a un immense besoin. À preuve, l'abstention systématique de Pékin au Conseil de sécurité de l'ONU sur toutes les résolutions visant à sanctionner le régime soudanais, décréter un embargo sur les armes ou déployer des troupes onusiennes sur le terrain.

Le Soudan, constatent les observateurs, constitue surtout un pion important dans les efforts de la Chine pour diversifier ses approvisionnements pétroliers. Khartoum vend 60 % de son pétrole à Pékin, devenu le principal investisseur étranger dans l'industrie soudanaise des hydrocarbures.

Au demeurant, l'ensemble de la tournée africaine de M. Hu, entouré d'une délégation de 120 officiels, s'inscrit largement dans une stratégie de rapprochement économique. En 2005, Pékin est devenu le troisième partenaire de l'Afrique après les États-Unis et la France. Au cours des six dernières années, le commerce sino-africain a été multiplié par cinq, atteignant plus de 50 milliards $US.

«La Chine ne perd rien à coopérer avec un régime», affirme au Christian Science Monitor le spécialiste soudanais Ali Mohammad Ibrahim. «Si ce régime est renversé, elle travaille avec le suivant. Il lui arrive peut-être de donner des conseils, mais elle continue à investir.»