Montaignier ne croit pas à l'infection volontaire

Le professeur Luc Montagnier, à l'origine de l'identification du virus du sida en mai 1983, avait été sollicité en 2003 par les autorités libyennes sur le dossier. Il avait rendu un rapport, dédouanant complètement le personnel bulgare.

Pour vous, dans le dossier il n'y a aucun doute: elles sont innocentes.

Il n'y a aucun doute sur le fait que personne n'a voulu infecter volontairement ces enfants. Qu'est-ce qui s'est produit? Comment cela s'est-il produit? Nous n'avons pas toutes les informations. Lorsque nous avons été conduit à faire cette expertise, à la demande des autorités libyennes, il nous est apparu très clairement qu'il y avait des manques graves d'hygiène dans les hôpitaux concernés, et surtout qu'il y avait une méconnaissance du virus et de l'épidémie. Beaucoup ne savaient pas que ce virus était très contagieux chez les enfants, comme on le voit par exemple dans l'allaitement maternel où il suffit de peu de virus pour que le nourrisson soit infecté.

Comment avez-vous travaillé?

Nous avons fait plusieurs missions. Nous avons fait des analyses virologiques et interrogé le personnel. Nous avons observé que, s'il y a des médecins bien formés, des ignorances demeuraient. Ainsi des enfants contaminés étaient hospitalisés à coté d'autres qui ne l'étaient pas. Des tubes de sang traînaient un peu partout. Et puis, ce n'était pas la première fois qu'on assistait à des épidémies nosocomiales, liées à des hôpitaux, et à des mauvaises pratiques. On l'avait vu en Russie. Et pour nous, c'était l'hypothèse la plus probable. En septembre 2003, lorsque j'ai témoigné, cela a duré trois heures. On sentait qu'on parlait dans le vide. Ce qui était terriblement émouvant, c'était de voir ces femmes enfermées dans une cage.

Et il y a aussi l'étude, publiée au début de ce mois, dans la grande revue scientifique Nature.

Tout à fait. L'analyse des génomes du virus du sida, et du virus de l'hépatite C en cause dans ces contaminations a démontré la présence de ces souches virales et leur transmission hospitalière dans cet établissement, avant l'arrivée de l'équipe bulgare. Pour cela, ils ont utilisé les séquences génétiques de virus d'enfants et ils ont reconstruit l'histoire exacte et la généalogie de ces virus. Nous-mêmes y avons travaillé. Il ressort clairement de cette analyse, que le virus du sida en cause circulait dans l'hôpital al-Fateh avant l'arrivée du staff bulgare en mars 1998. La probabilité que cette épidémie ait une origine postérieure à leur arrivée est «pratiquement de zéro», ont pu en déduire les auteurs.

Votre sentiment, alors?

C'est un déni de la science, et cela même alors que d'ordinaire la science sert à la manifestation de la vérité. On est face à un refus d'évidence scientifique, et à une recherche de boucs émissaires.

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Propos recueillis par Éric Favereau