Le casse-tête haïtien

Un Haïtien passe devant des affiches électorales de Charles-Henri Baker à Port-au-Prince.
Photo: Agence Reuters Un Haïtien passe devant des affiches électorales de Charles-Henri Baker à Port-au-Prince.

Comment se fait-il que les 9000 Casques bleus en Haïti ne soient pas encore parvenus, presque deux ans après le départ de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, à rétablir l'ordre à Port-au-Prince? Et pourquoi la communauté internationale presse-t-elle Haïti de respecter ses échéances électorales malgré la profonde et persistante incertitude politique et sécuritaire qui prévaut sur le terrain? D'autant que les élections présidentielle et parlementaires, maintenant fixées au 7 février, risquent de renvoyer le pays à la case départ, redoutent les observateurs, en portant au pouvoir le candidat René Préval, un proche d'Aristide.

«Votez Lespwa [L'Espoir] et restez calmes», appelle un spot électoral de René Préval, ancien président haïtien de 1995 et 2000, qu'un récent sondage, dont plusieurs doutent par ailleurs de la valeur méthodologique, place en tête des intentions de vote de l'électorat. Difficile pourtant de garder espoir et de conserver son calme en Haïti dans l'état actuel des choses. La capitale est sans électricité et les trois quarts des travailleurs sont au chômage pendant que le poison du banditisme et des enlèvements continue de se répandre. «Le niveau d'insécurité est inouï», affirme Franklin Midy, un sociologue de l'UQAM qui s'est rendu à Port-au-Prince en novembre dernier. Les violences ont coûté 800 vies depuis septembre 2004.

«Le mieux que l'on puisse dire, c'est que ce processus de démocratisation est un fiasco politique, technique, logistique et financier», déclare Mark Schneider, de l'International Crisis Group, une ONG basée à Washington.

Or la semaine qui vient de s'écouler a été marquée par une levée de boucliers sans précédent contre la Mission de l'ONU pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), dont le rôle est très critiqué par la rue haïtienne. La Chambre de commerce d'Haïti, appuyée par des associations patronales, des partis politiques et des organisations de la société civile, a déclenché lundi dernier une grève générale, largement suivie à Port-au-Prince, pour dénoncer l'inefficacité de la MINUSTAH à protéger la population. «Des groupes armés préparent des plans pour troubler les élections», a déclaré en conférence de presse l'homme d'affaires André Apaid, porte-parole du Groupe des 184, une importante coalition de partis politiques et d'organisations communautaires.

Aussi, le suicide du commandant militaire de la MINUSTAH, le général brésilien Bacellar, trouvé mort samedi dernier sur le balcon de sa chambre d'hôtel à Port-au-Prince, est venu confirmer l'impression, selon certaines interprétations, que l'efficacité de la mission était grevée par des tiraillements internes. «C'est un coup dur pour la MINUSTAH, qui révèle la gravité des problèmes en son sein», a déclaré au journal Le Monde Micha Gaillard, porte-parole de la Fusion, une alliance social-démocrate représentée par le socialiste Serge Gilles dans la course à la présidence. L'ONU a par ailleurs reconnu cette semaine, ce qui n'arrange rien, que des civils innocents «pourraient avoir été tués» dans un raid de la MINUSTAH lancé dans Cité Soleil en juillet 2004.

Double inertie

Pourquoi la MINUSTAH n'arrive-t-elle pas à garantir un minimum de sécurité? Les responsables de la mission, qui plaident le caractère «complexe et multidimensionnel» de la criminalité, se réjouissaient jeudi que «seulement» 11 cas d'enlèvement aient été enregistrés dans les premiers jours de janvier, contre 36 pendant la dernière semaine et demie de décembre. Cette diminution a été contredite par la Police nationale haïtienne (PNH), qui a rapporté de son côté une quarantaine de rapts depuis le début de l'année.

Pour M. Midy comme pour le journaliste haïtien Jacquelin Télémaque, «si la MINUSTAH ne rétablit pas l'ordre, c'est essentiellement par manque de volonté». Encore que la question laisse perplexes ces deux observateurs. «Bel Air et Cité Soleil [les deux bidonvilles où sont concentrés les gangs armés et les forces fidèles à Aristide] sont des poches qui ne représentent pas une grande partie du territoire. Ils pourraient être facilement quadrillés», dit M. Télémaque, qui s'investit actuellement dans la formation d'une presse professionnelle en Haïti en collaboration avec l'organisation québécoise Réseau Liberté.

Or, indique-t-il, les 1500 soldats jordaniens qui forment, au sein de la MINUSTAH, la Force d'intervention rapide (FIR) chargée de mettre de l'ordre dans les zones chaudes «s'enferment dans leurs tanks à la moindre menace». Faut-il alors s'étonner, ajoute-t-il, que la population haïtienne, toutes tendances confondues, «perçoive la MINUSTAH comme étant de mèche avec les bandits qui entrent et sortent de Cité Soleil comme ils veulent, avec leurs otages, au vu et au su des Casques bleus»?

Concurremment, le programme de désarmement et de réinsertion n'a pas été appliqué de façon sérieuse alors qu'au chapitre de la reconstruction sociale et des projets de développement, le dixième seulement de la somme de 1,2 milliard $US promise par la communauté internationale a jusqu'à maintenant été débloqué.

À côté d'une MINUSTAH qui «fait semblant» et intervient «à moitié», le gouvernement transitoire de Gérard Latortue est également accusé d'inertie. «On serait probablement rendu bien plus loin si le gouvernement avait manifesté une volonté claire d'aller de l'avant, dit le journaliste. En lieu et place, on est témoin d'une espèce de connivence, consciente ou non, entre la MINUSTAH, les bandits, les trafiquants de drogue et un gouvernement qui semble avoir peu intérêt à tenir des élections qui lui enlèveront pouvoirs et privilèges.»

Cela explique peut-être en partie l'impatience manifestée il y a dix jours par le Conseil de sécurité des Nations unies à l'endroit des autorités haïtiennes au sujet de la tenue des élections, qui auraient eu lieu dimanche dernier n'eût été le nouveau report, le quatrième depuis novembre dernier, annoncé par Port-au-Prince. Du reste, les coûts additionnels qu'ont entraînés ces reports ne sont pas étrangers aux injonctions onusiennes. S'y conformant, le gouvernement provisoire a fixé, sans consulter les partis politiques, le premier tour au 7 février et le second au 19 mars. Il paraît aujourd'hui improbable que le scrutin, dont il s'agissait par ailleurs d'éviter qu'il entre en conflit avec le déroulement du carnaval haïtien, soit de nouveau reporté.

Des élections transparentes ?

N'empêche, la gestion du processus électoral continue de buter sur toutes sortes de difficultés: 1,5 million d'électeurs ont reçu la carte d'identification qui les autorise à voter alors qu'il reste deux millions de cartes à distribuer. Cela laissera en plan un million d'Haïtiens en âge de voter. Les listes électorales n'avaient pas encore été rendues publiques début janvier. 803 bureaux de vote ont été établis, mais certains les jugent trop peu nombreux et trop éloignés pour garantir la fiabilité du processus électoral. Il reste que, dans les circonstances, beaucoup a été accompli sur le plan logistique: plus de 38 000 membres de bureaux de vote, soit presque tout le personnel nécessaire, ont été recrutés. Le matériel électoral est déjà prêt et les bulletins de vote sont imprimés, constatait fin décembre la Mission internationale d'évaluation des élections, dirigée par le Canada.

«Les conditions sont réunies pour que les élections soient honnêtes, libres et transparentes», assurait cette semaine le porte-parole onusien Damian Onses-Cardona, convaincu que, malgré tout, les élections se tiendront dans un climat de sécurité.

Dans les milieux politiques haïtiens, on est bien plus dubitatif. Le pays, prévient-on, joue gros à tenir des élections qui, si elles échouent à produire un gouvernement qui sera considéré légitime, risquent de créer une situation politique encore plus bancale et explosive qu'elle l'est actuellement.

«Si les autorités nous assurent que les élections sont techniquement possibles le 7 février, et même si elles demeurent politiquement difficiles en raison de l'insécurité, il faut prendre le risque de les tenir», souligne Leslie Manigat, vétéran de la politique haïtienne et candidat démocrate-chrétien à la présidence.

M. Franklin craint que le pays ne coure à la catastrophe. «Il faut élire un gouvernement qui soit légitime. À défaut de quoi la porte sera ouverte à une très grande instabilité. Beaucoup d'acteurs ne cherchent qu'un prétexte pour rejeter les résultats électoraux.» Jacquelin Télémaque dit carrément ceci: «S'il y a des élections le 7 février, ça va être extrêmement tiré par les cheveux.»

Préval, Manigat et Baker

Les craintes de l'opposition sont en outre aiguisées par la possibilité que René Préval reprenne le pouvoir. «La peur, c'est qu'Aristide revienne sous les traits de Préval, qui a d'ailleurs été le seul des 35 candidats à la présidence à pouvoir se rendre faire campagne dans Cité Soleil», souligne M. Franklin. Auquel cas, croit M. Télémaque, «le pays se trouverait à reconstituer la polarisation sociale qui prévalait à la fin du régime Aristide». La Famille Lavalas, l'ancien parti d'Aristide et dont M. Préval est le candidat de facto, demeure un mouvement social influent qui bénéficie du poids du nombre. Dans un pays où la scène politique est très éclatée et où les taux de participation sont généralement faibles, analyse M. Franklin, la conjoncture pourrait favoriser M. Préval. «Un bon scout sans colonne vertébrale, dit le sociologue. Aristide tirait les ficelles quand Préval était président.»

Avec Leslie Manigat, l'homme d'affaires Charles Henry Baker, proche du Groupe des 184, est le candidat de l'opposition à s'être le mieux tiré d'affaire pendant la campagne électorale.

Dans le pire des scénarios pour l'opposition, M. Préval serait élu dès le premier tour. L'éclatement de la scène politique le rend improbable, si bien qu'un deuxième tour devrait avoir lieu.

Aussi, la dizaine de partis principaux de l'opposition ont déjà convenu que, pour barrer le chemin au retour des lavalassiens, ils feraient front commun derrière le parti et le candidat qui aura obtenu le plus de voix au premier tour.

«Voilà qui, dans toute cette confusion, est encourageant, souligne M. Franklin. En Haïti, la vie politique n'a jamais été le fait que d'individus créant des partis autour d'eux-mêmes, sans programmes. On assiste maintenant à la constitution embryonnaire d'une véritable classe politique haïtienne, la situation forçant les plus sérieux d'entre eux à se fédérer et à définir des normes communes de fonctionnement politique.»

Avec The Christian Science Monitor, l'Agence France-Presse et AlterPresse

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