Mitterrand Superstar

Paris — Dans la déprime que traverse aujourd'hui la France, il y a heureusement quelques moments de répit. Quoi de mieux, lorsque le présent est terne, que de se réfugier dans le passé? Heureusement, l'histoire est toujours là, disponible, prête à fournir un prétexte à commémoration. La mort, la naissance, l'élection, la défaite, il y a toujours un chiffre rond qui se cache quelque part.

Même si les socialistes français se déchirent et restent pratiquement muets face à la crise européenne et devant celle des banlieues, cela n'empêchera pas la gauche de se rassembler demain, le temps de souligner le dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand. À Jarnac, ville natale du président socialiste, on déposera la traditionnelle gerbe de fleurs. Tout le gratin socialiste y sera pour l'inauguration de sa maison natale transformée en musée, une initiative paradoxalement due à l'ancien premier ministre de droite Jean-Pierre Raffarin, qui fut aussi président de la région.

On y verra le cercle des inconditionnels (dont Pierre Bergé, Hubert Védrine, Jack Lang et Pierre Joxe), comme celui de ceux qui se sont donnés un «droit d'inventaire» (Edith Cresson, Laurent Fabius, Lionel Jospin et quelques autres). On comptera surtout les absences remarquées du vieil ennemi et ancien premier ministre Michel Rocard et des deux «présidentiables», Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn.

À Paris, la photo de François Mitterrand recouvre déjà la façade du siège du Parti socialiste, rue de Solferino, où une journée porte ouverte permettra de visiter le bureau de l'ancien président. La mairie (socialiste) propose une tournée des lieux associés à l'ancien président (Louvre, Grande Bibliothèque, rue de Bièvre, etc.). Le maire, Bertrand Delanoë, a même évoqué une éventuelle entrée... au Panthéon! Mais pas tout de suite.

Ce regain de popularité frappe d'autant plus que François Mitterrand avait quitté la scène politique dans une atmosphère de scandales et de révélations sur son passé vichyste. Les historiens sont donc pratiquement tombés de leur chaise en apprenant que, selon un sondage CSA réalisé pour le quotidien Libération, 35 % des Français estiment que François Mitterrand fut le meilleur président de la Ve République devant De Gaulle (30 %)! Douce revanche ou simple fiction statistique? Voilà que celui que les Français appelaient familièrement «Tonton» bat pour la première fois son ennemi de toujours, libérateur de 1945, père de l'indépendance algérienne et fondateur la France moderne.

Notoriété

Tous ne sont pas de cet avis. «Le présent est perçu comme une menace. La mondialisation fait peur. Alors les Français se réfugient dans la nostalgie du passé», a déclaré Brice Teinturier, directeur du département politique et opinion de la société TNS Sofres. «Au tribunal de l'Histoire, le général De Gaulle le [Mitterrand] dominera toujours, écrit le directeur de l'hebdomadaire Le Point, Franz-Olivier Giesbert. Les encenseurs postmortuaires n'y pourront rien changer. À moins de se résigner à ce que passéisme et nombrilisme soient désormais les deux mamelles de la France.»

Interviewé cette semaine sur TV5 Monde, l'ancien secrétaire et fidèle de Mitterrand Jacques Attali a dit ne voir dans ce sondage qu'une mesure de la notoriété et non pas une évaluation réelle de la place de chacun dans l'histoire. «Plus on en parle, plus un ancien président est populaire», dit-il. À moins que ces enquêtes mesurent surtout le discrédit de l'actuel président Jacques Chirac, que le caricaturiste du Monde, Plantu, représente dépité à côté d'un Mitterrand joyeux déguisé en jeune rappeur des banlieues.

Succès étonnant, le livre de Jacques Attali, C'était Mitterrand (Fayard), s'est vendu à 145 000 exemplaires. Il s'en est écoulé 1200 dans la seule journée du 27 décembre. L'auteur voit dans cet engouement «un regret de cette période où la France était plus puissante qu'aujourd'hui, où elle s'aimait davantage. [...] En ce sens, Mitterrand était le dernier monarque, le dernier roi de France.»

Les librairies regorgent des traditionnelles hagiographies comme François Mitterrand, un dessein, un destin et Pourquoi Mitterrand?, des anciens ministres Hubert Védrine et Pierre Joxe. Un original a même eu l'idée de psychanalyser l'ancien président (Rendez-vous, la psychanalyse de François Mitterrand, Ali Maqoudi). Mais personne ne bat la très médiatique fille naturelle de Mitterrand, Mazarine Pingeot, qui est sur tous les écrans avec son livre Bouche cousue (Julliard) et un documentaire, Le Secret.

Souvenirs

Chez les socialistes, chacun y va de ses souvenirs personnels. Pourtant, malgré cette apparente unanimité, la gauche est loin de s'entendre sur l'héritage de celui qui a gouverné le pays pendant 14 ans. Quelques sujets seulement semblent faire l'unanimité. D'abord, l'élection de 1981 fut assurément historique en ce qu'elle prouvait que la France n'était pas une douce autocratie et qu'elle pouvait connaître l'alternance comme les autres démocraties modernes. Ensuite, l'abolition de la peine de mort est certainement la réforme de Mitterrand la plus largement acceptée, au point où son successeur vient de proposer de l'inscrire dans la constitution. La décision de s'engager dans la création de l'euro n'est plus vraiment contestée non plus.

Pour le reste, l'unanimité est loin de régner et chacun apprête le défunt à la sauce du jour. À la gauche du Parti socialiste (PS), Henri Emmanuelli raconte que lors d'une conversation sur l'Europe, Mitterrand lui aurait confié: «Ma génération s'est occupée du contenant, à vous de vous occuper du contenu». Ça tombe bien, l'homme a quelques idées là-dessus. L'ancien premier ministre Laurent Fabius, qui a voté non et flirté avec l'extrême-gauche pendant le référendum constitutionnel européen, rappelle comment Mitterrand a rassemblé la gauche en faisant alliance avec les communistes. Le centriste Dominique Strauss-Kahn, partisan du oui au référendum, souligne que «Mitterrand aurait évidemment voté oui».

Certains échecs

Au chapitre des échecs, il est difficile d'oublier les dizaines de sociétés nationalisées en 1981 et qui ont toutes été privatisées depuis. On se demande aussi par quel mécanisme mental un ministre des Finances a pu soudainement augmenter de 27 % le budget en 1981. L'affaire précipita le pays dans une des pires crises de son histoire et provoqua la dévaluation du franc. Difficile aussi d'oublier les 2,3 millions de chômeurs qu'a laissés le président. À partir de 1983, François Mitterrand se résolut finalement à une politique économique plus pragmatique. «Vous verrez, le mérite des socialistes sera de nous débarrasser du socialisme», avait prédit le sociologue Alain Touraine. Chose certaine, après le départ de Mitterrand, la France s'était beaucoup modernisée et était devenue plus libérale, dans sa pensée et ses institutions.

Dix ans après sa mort, la plupart des observateurs s'intéressent plus à l'homme qu'à son bilan. Le temps semble jouer en sa faveur. Ainsi, il paraît aujourd'hui entendu que Mitterrand a bien été vichyste, mais qu'il a aussi été résistant. Bref, que, contrairement à De Gaulle, il fut un Français moyen pendant la guerre. C'est peut-être un des secrets de l'affection que le peuple lui porte.

Par certains aspects, la France a aussi la nostalgique de la théâtralisation dont ce «souverain romanesque» (selon l'expression du politologue Alain Duhamel) a entouré son règne. À la fin de sa vie, ne disait-il pas: «Je suis le dernier des grands présidents... Enfin, je veux dire le dernier dans la lignée de De Gaulle. Après moi, il n'y en aura plus d'autres en France. À cause de l'Europe... À cause de la mondialisation... À cause de l'évolution nécessaire des institutions»?

Dans une déclaration au magazine populaire VSD, son fils Jean-Christophe (mis en examen dans une affaire de trafic d'armes vers l'Angola) a probablement résumé ce que pense une partie des Français: «Au secours, reviens! Ils sont tous fous!», s'est-il écrié. Le cri n'exprime pas tant le regret des années Mitterrand qu'un certain désespoir face à la situation présente.

Correspondant du Devoir à Paris