Irak: l'argent prévu pour la reconstruction va aux militaires

Entre les promesses faites par l'administration américaine à l'été 2003 pour la reconstruction de l'Irak et la réalité de janvier 2006, la différence est de taille. Stuart Bowen, inspecteur général de la reconstruction, nommé par le Congrès en novembre 2003 afin de contrôler l'utilisation de l'argent des contribuables, parle d'un «fossé» entre la perception de ce qui a été fait par les Américains et par les Irakiens. La Maison-Blanche n'a pas l'intention de demander des crédits supplémentaires aux parlementaires, rapporte-t-on cette semaine dans le Washington Post. Elle aurait d'ailleurs peu de chances d'en obtenir.

Reconnaissant implicitement son échec, la Maison-Blanche a transféré discrètement à la mi-décembre — du Pentagone au département d'État — la responsabilité de coordonner la reconstruction. Mais il est bien tard. L'essentiel des 18,4 milliards attribués par le Congrès pour la remise en état des infrastructures du pays a déjà été dépensé et utilisé en grande partie pour d'autres besoins considérés comme plus urgents. Environ la moitié des fonds a été affectée à la lutte contre l'insurrection, à la construction de prisons et d'un système judiciaire, au procès de Saddam Hussein et à l'organisation des élections successives. En janvier 2004, quand les premiers crédits ont été débloqués, Washington envisageait alors de consacrer 3,2 milliards de dollars à la police et à l'armée irakiennes. Au final, cette somme devrait avoir doublé.

Devant une insurrection de plus en plus difficile à maîtriser, la réhabilitation du réseau électrique, du système scolaire, de l'adduction d'eau et même des infrastructures pétrolières est passée au second plan. La priorité des priorités est devenue le recrutement, la formation et l'équipement des forces de sécurité. La taille de l'armée irakienne, initialement prévue de 40 000 hommes, devrait être deux fois supérieure. De l'argent a été dépensé massivement pour financer la création d'unités antiguérilla, de commandos spécialisés dans la libération d'otages, de forces de police spéciales, de gardes pour protéger les infrastructures, les bâtiments officiels, les juges et les membres du gouvernement. Les États-Unis ont affecté, par exemple, 437 millions de dollars pour établir des postes de surveillance aux frontières, 107 millions pour construire un réseau de communication sécurisé pour les forces irakiennes et 767 millions afin de créer de toutes pièces un système judiciaire.

Même dans les projets de reconstruction proprement dits, plus de 25 % des fonds dépensés sont en moyenne consacrés à la sécurité, selon les services de Stuart Bowen. Lors d'une audition à la fin de 2005 devant la sous-commission des réformes gouvernementales de la Chambre des représentants, l'inspecteur général du département d'État, Howard Krongard, soulignait que, dans certains cas extrêmes, 80 % du coût d'un programme est affecté à la protection des biens et des personnes. Plus de 25 000 gardes privés étrangers sont employés en Irak.

Aujourd'hui, seuls 20 % des 18,4 milliards n'ont pas été utilisés et devraient l'être d'ici à juin 2007 pour terminer les projets en cours. Sur le papier, l'effort réalisé semble impressionnant. En tout, 3600 chantiers de toutes tailles ont été lancés, dont la réparation et la construction de 900 écoles, de 160 hôpitaux et centres médicaux et 1300 kilomètres de routes et d'autoroutes. Mais, dans deux domaines essentiels, l'électricité et le pétrole, les progrès sont inexistants et les sabotages permanents n'ont pas permis de retrouver les niveaux de production d'avant la guerre. L'Irak extrait environ deux millions de barils de pétrole par jour contre 2,6 millions avant l'invasion de mars 2003. La quantité d'électricité sortant des centrales est de l'ordre de 4000 mégawatts, soit 400 de moins qu'avant la guerre. En moyenne, les Irakiens ont moins de douze heures d'électricité par jour. À l'été 2003, le gouvernement américain promettait 6000 mégawatts et 2,5 millions de barils avant la fin de l'année.

La corruption généralisée explique aussi l'inefficacité de la reconstruction. L'inspecteur général Stuart Bowen, qui dispose de 20 comptables et de 10 enquêteurs en Irak, a débusqué de multiples cas de fraudes impliquant des citoyens américains, des membres du gouvernement irakien et des entreprises locales et étrangères. Dans son septième rapport trimestriel au Congrès, remis le 30 octobre 2005, il chiffre les seuls détournements de carburant, chaque année, à plus de deux milliards de dollars.