Israël retient son souffle et amorce l'après-Sharon

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État stable mais critique. Le premier ministre israélien Ariel Sharon, dont la vie ne tient qu'à un fil, était hier sous sédation lourde et assistance respiratoire à l'hôpital Hadassah de Jérusalem, après avoir subi, dans la nuit de mercredi à hier, sept heures d'intervention chirurgicale d'urgence pour stopper une hémorragie cérébrale massive.

Les Israéliens retenaient leur souffle en espérant qu'il survive et se rétablisse; sur le plan politique, le pays tout entier, plongé dans une profonde incertitude, donnait dès hier l'impression d'être entré dans l'après-Sharon, tant il devenait médicalement inconcevable que l'homme puisse éventuellement reprendre ses fonctions. «La fin d'une ère», affirmait le quotidien Haaretz.

Dans l'immédiat, le directeur de l'hôpital Hadassah, le Dr Shlomo Mor-Yosef, a indiqué hier soir que M. Sharon, qui aura 78 ans le mois prochain, pourrait rester sous sédation profonde pendant 72 heures. Les médecins, a-t-il indiqué, ne pourront évaluer le pronostic qu'une fois qu'il sera progressivement sorti de cette période de sédation, ce qui pourrait ne se produire qu'au milieu de la semaine prochaine. Le coma artificiel dans lequel il a été placé est destiné à alléger la pression dans la boîte crânienne. Cela doit permettre au cerveau de «récupérer d'un grave traumatisme», a fait savoir le Dr Shlomo Mor-Yosef. Il a précisé que les pupilles d'Ariel Sharon répondaient aux stimulations, «ce qui signifie que le cerveau fonctionne», et a exprimé l'espoir que «la stabilisation constatée de [son] état puisse être le début d'une amélioration».

Le directeur de l'hôpital a par ailleurs justifié la décision des médecins de prescrire des anticoagulants à M. Sharon, après son premier accident vasculaire cérébral du 18 décembre dernier, alors qualifié de «léger». Mercredi soir, M. Sharon était dans son ranch du Néguev lorsqu'il s'est senti mal. Transporté à Jérusalem en voiture, car son état ne semblait alors pas si grave, il a été victime d'une attaque en cours de route. L'intervention, sept heures en tout, avec un retour en urgence au bloc opératoire, semble ensuite avoir été compliquée par les anticoagulants que Sharon prenait depuis son premier accident, à l'occasion duquel une petite malformation cardiaque avait été décelée et pour laquelle il devait d'ailleurs être opéré hier.

Il est entendu que M. Sharon, premier ministre depuis 2001, ne s'en sortira pas sans séquelles. «Même dans les scénarios les plus optimistes, a-t-on indiqué de source hospitalière, M. Sharon devra rester dans l'unité des soins intensifs durant une période assez longue avant de suivre une thérapie de rééducation.» Selon les experts, les chances de rétablissement sont minces, vu la gravité du choc hémorragique, sans compter l'âge et le surpoids du patient, qui souffrirait de lésions cérébrales étendues. Cela exclut d'office qu'il soit en mesure de mener aux législatives anticipées du 28 mars prochain le nouveau parti centriste qu'il venait de former, Kadima («En avant»), en rupture avec le Likoud qu'il avait contribué à fonder il y a trente ans.

Le vice-premier ministre Ehoud Olmert, un de ses plus proches alliés politiques, chargé de l'intérim pour une période de cent jours, a convoqué dès hier matin une réunion de crise du gouvernement pour assurer la continuité et a confirmé la tenue des législatives. À des ministres à l'air sombre, encadrant autour de la longue table ovale du Conseil la chaise vide du premier ministre, il a lancé: «Ceci est une heure difficile, et nous y ferons face rassemblés».

Kadima orphelin

Politiquement, le parti Kadima, que les sondages donnaient gagnant aux élections du 28 mars, se retrouve orphelin. Plusieurs se demandent maintenant si le «recentrage» politique opéré de façon spectaculaire par Ariel Sharon ces derniers mois survivra à son absence. M. Sharon, le «bulldozer», s'écroule alors qu'il était au plus fort de sa popularité — restée intact malgré les récentes accusations de pots-de-vin —, après avoir réussi le retrait de Gaza, en septembre dernier, quitté avec fracas le Likoud et mis sur pied Kadima, créé autour de sa seule personnalité, recrutant à droite dans son ancien parti et à gauche, où il a notamment attiré le vétéran travailliste Shimon Peres. «Sharon, c'est Kadima, et Kadima, c'est Sharon», résumait le quotidien Maariv.

Qui pourra le remplacer? Ancien maire de Jérusalem et stratège du retrait de Gaza, M. Olmert est considéré comme l'une des personnalités susceptibles de reprendre le flambeau. Tzipi Livni, ministre de la Justice, et Shaul Mozaf, ministre de la Défense, sont deux autres de ses successeurs potentiels, mais aucun n'a l'envergure de M. Sharon pour rétablir, aux yeux d'une partie importante de l'opinion publique, «la paix dans la sécurité» — une politique conjuguant la force militaire à des concessions politiques et territoriales minimales aux Palestiniens.

Figure extrêmement controversée, l'ancien général Sharon n'en a pas moins été au centre de la vie politique nationale depuis la création d'Israël. Son successeur parviendra-t-il à surfer sur son aura pour prendre le pouvoir? Ou le nouveau parti, privé de son fondateur, s'effondrera-t-il?

Certains s'attendent à ce que la maladie de M. Sharon conduise à l'éclatement pur et simple de Kadima: à gauche comme à droite, les dissidents qui l'ont formé pourraient être tentés de rentrer au bercail. Les pressions seront fortes sur M. Peres, avance l'analyste Aluf Benn, de Haaretz, afin qu'il retourne au Parti travailliste pour faire campagne aux côtés du nouveau chef, Amir Peretz. Encore qu'un sondage mené à chaud hier par l'institut Dialog indique que Kadima remporterait les élections du 28 mars, même en l'absence du premier ministre hospitalisé — obtenant entre 38 et 42 sièges sur les 120 du Parlement israélien.

Dans ce contexte, M. Benn croit que la porte risque de se rouvrir pour l'ancien premier ministre, Benjamin Nétanyahou, qui a pris la tête du Likoud après le départ de son ennemi, Ariel Sharon. Avec la détérioration de la santé de M. Sharon et compte tenu du vide politique que cela crée, M. Nétanyahou «a de bonnes chances de redevenir premier ministre», croit cet expert, et ce, malgré son évidente impopularité.

«Plus rien n'est certain, la course électorale a recommencé», écrit de son côté Yossi Verter, dans le même journal. D'autant que, si l'on en croit les sondages, le Parti travailliste, brièvement relancé après l'élection en novembre dernier de M. Peretz, est de nouveau à la traîne dans l'opinion.

Un processus de paix mis entre parenthèses

Non moins incertain est aujourd'hui l'avenir du laborieux processus de paix israélo-palestinien. Après avoir dit qu'il priait pour lui, M. Bush a salué en la personne du premier ministre un «homme bon, un homme fort» ayant une «vision pour la paix». Silvio Berlusconi, chef du gouvernement italien, a qualifié l'état de santé de M. Sharon d'événement «absolument négatif sur le plan politique». Londres lui a rendu hommage, le qualifiant de «figure de premier plan, non seulement en Israël, mais dans toute la région».

Passé du rôle de champion des colons juifs à celui d'apôtre du retrait de Gaza (voir notre portrait de l'homme en page A 5), M. Sharon s'est forgé une image de centriste débarrassé des pressions de l'extrême-droite israélienne, une image qu'il se proposait d'exploiter dans un troisième mandat pour poursuivre l'application de son grand dessein: convenir à terme de la création d'un État palestinien, mais dans le cadre d'une paix où Israël conserverait, avec l'assentiment du président George W. Bush, Jérusalem-Est et les principales colonies de peuplement en Cisjordanie. Selon certains de ses conseillers, le retrait de Gaza préfigurait d'autres évacuations en Cisjordanie.

Ses détracteurs dans la communauté internationale et le monde arabe ont toujours estimé que, quels que soient ses habits, M. Sharon cherchait avant tout à imposer une paix unilatérale où la frontière israélo-palestinienne allait, dans les faits, être fixée par une «clôture de sécurité» qui empiète sur les territoires palestiniens. En outre, les propositions de M. Sharon, faites sur fond de destruction incessante de maisons palestiniennes, restent très en deçà de ce que réclament les Palestiniens: un État comprenant Gaza et l'ensemble de la Cisjordanie, avec Jérusalem-Est comme capitale.

La réaction de l'Autorité palestinienne (AP) à l'hospitalisation de M. Sharon n'en est pas moins inquiète. Sous le leadership de Benjamin Nétanyahou, tout processus de désengagement serait gelé. L'un des dirigeants de l'AP, Nabil Shaath, a estimé que la maladie du premier ministre «faisait croître l'incertitude quant au processus de paix». Pour la député Hanan Ashrawi, la disparition de M. Sharon annonce un durcissement de la politique israélienne.

C'est pourquoi, a affirmé un commentateur palestinien sur les ondes du réseau al-Arabiya, «un Sharon en vie, c'est le mieux que les Palestiniens puissent espérer maintenant, malgré tous les crimes qu'il a commis contre nous». Après tout, dit Ghazi al-Saadi, M. Sharon est «le premier leader israélien à avoir cessé d'affirmer qu'Israël avait un droit sur tous les territoires palestiniens».

Chez les Palestiniens et dans tout le monde arabe, suspendus aux chaînes d'information continue, l'appréhension devant l'avenir le dispute à la joie de voir à terre un homme profondément détesté. Pour beaucoup, Sharon est et restera celui qui laissa faire les massacres de Sabra et Chatila et colonisa les territoires. Le Proche-Orient sera un «meilleur endroit» sans Sharon, a déclaré hier un porte-parole du Hamas, mouvement radical et terroriste palestinien: «Le monde est sur le point de se débarrasser d'un des principaux leaders du Mal.»

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a dit de son côté espérer la mort d'Ariel Sharon. «La nouvelle que le criminel de Sabra et Chatila a rejoint ses ancêtres est, espérons-le, définitive», a affirmé le président iranien, cité par l'agence de presse des étudiants iraniens (ISNA).

En outre, les Palestiniens s'inquiètent des répercussions de ces événements sur leur propre scrutin législatif, prévu pour le 25 janvier prochain. Le président Mahmoud Abbas, qui a affirmé suivre avec «grande inquiétude» l'évolution de l'état de M. Sharon, avait déjà évoqué un report, faute de feu vert israélien au vote palestinien à Jérusalem-Est. Le vide du pouvoir risque désormais de paralyser toute décision à ce sujet, relançant l'incertitude à l'heure où Gaza est au bord de la guerre civile entre factions palestiniennes rivales.

Avec Associated Press, Reuters, AFP, BBC et Le Monde
1 commentaire
  • Gabriel RACLE - Inscrit 8 janvier 2006 06 h 40

    Le général Sharon

    L'état de santé du Premier ministre Ariel Sharon lui vaut des commentaires diversifiés, tout autant négatifs, de la part de Palestiniens et d'Israéliens, que laudatifs, surtout peut-être des milieux internationaux. On a parlé d'un faucon devenu colombe. En est-il bien ainsi?

    Il semble qu'on ait oublié qu'Ariel Sharon est un général, un très habile tacticien, qui n'en a toujours fait qu'à sa tête. Ainsi, ministre de la Défense de Menahem Begin, il avait présenté l'opération «Paix en Galilée» comme une action limitée dans le temps et l'espace, destinée à empêcher les attaques des combattants palestiniens sur le nord d'Israël à partir du Liban. Mais il avait caché à son Premier ministre qu'il comptait aller jusqu'à la capitale, dont il fera le siège pendant de longues semaines, l'arrosant d'une pluie de bombes. L'invasion du Liban et le siège de Beyrouth (juin-août 1982) coûtèrent la vie à plus de 15 000 civils, libanais et palestiniens. « Sharon est un assassin, animé par la haine contre les Palestiniens. J'ai donné à Arafat des garanties que les Palestiniens [restant à Beyrouth] ne seraient pas touchés, mais Sharon ne les a pas honorées. Une promesse de cet homme ne vaut rien. » (Philip Habib, médiateur américain, qui avait organisé le départ de l'OLP de Beyrouth.)

    Sans insister plus sur tous les massacres et les assassinats dont il est responsable, qu'a fait concrètement pour la paix Ariel Sharon, depuis qu'il est Premier ministre? Rien. En fait, A. Sharon n'a aucune considération pour les Palestiniens et se comporte toujours comme un général qui combat un ennemi. C'est sous un angle militaire qu'il faut analyser sa politique. Pas de négociations, mais une «bataille» de positions. Pas la paix, la sécurité d'abord, selon des stratégies militaires.

    Ne pouvant éliminer les Palestiniens de la Palestine, il lui faut trouver une autre solution et réduire au maximum la présence palestinienne dans l'État d'Israêl. La solution consiste à les cloisonner dans des limites strictes, à l'extérieur du territoire israélien proprement dit. Deux éléments y concourent. Le retrait de la bande de Gaza, «qui est loin de constituer la première étape d'un désengagement général d'Israël des territoires qu'il a occupés en juin 1967 » (Le Monde diplomatique). C'est ce qu'en termes militaires on appelle un repli stratégique, pour réduire une ligne de frictions, pour se dégager d'une position difficile à tenir, coûteuse et qui ne permet pas de cloisonner strictement les Palestiniens chez eux. Et, comme dans le cas de la ville de Yamit, construite durant l'occupation israélienne de la péninsule du Sinaï, et dont il avait décidé la destruction complète de son propre chef, en arguant que l'Égypte ne méritait pas de posséder cette belle ville, il fait détruire toutes les constructions édifiées par les Israéliens. Après les arrachages d'arbres, c'est presque la politique de la terre brûlée.

    L'autre élément, c'est la construction de la soi-disant «barrière de sécurité», derrière laquelle, un jour peu-être, se trouvera enfermé, dans la moitié de la Cisjordanie, un État palestinien, sans moyens ni ressources, qui dépendra d'Israël et de sa bonne volonté.
    Le retrait de Gaza est un écran de fumée derrière lequel se poursuit la colonisation de la Cisjordanie palestinienne, pendant qu'une majorité d'Israéliens et les instances internationales y voient ou veulent y voir ou font semblant d'y voir un «processus de paix». Mais ces décisions ont été prises unilatéralement par le général, comme à l'époque de ses campagnes militaires, sans la moindre considération pour les Palestiniens et sans tenir compte de la «feuille de route», qui prévoyait la création d'un État palestinien à la fin de 2005. Habilement, en bon tacticien, Sharon a évité qu'il en soit ainsi.

    Comme les Etats-Unis ont laissé à Sharon la bride sur le cou, faire ce qu'il veut, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, ils se satisfont de ce qu'il a fait. Mais la paix en Palestine est toujours aussi éloignée. Si G.W. Bush, au lieu de s'engager dans le bourbier irakien, avait consacré les milliards de dollars de la guerre en Irak à la paix en Palestine, il y aurait maintenant deux États vivant en paix, disposant des ressources et des infrastructures nécessaires à leur subsistance et à leur coopération. La victoire sur le terrorisme n'est pas uniquement au bout des armes. Il faut redonner au peuple palestinien des raisons de vivre, lui donner une existence juridique, des ressources économiques, créer des emplois, ressusciter des infrastructures, etc. Le manque de considération pour les Palestiniens, dont Sharon a toujours fait preuve, comme général et comme homme politique, devra faire place à une toute autre attitude.

    Était-ce ce qu'il voulait faire en créant son nouveau parti, «Kadima» ? On peut en douter. Le nom, «en avant », a des connotations militaires. (On l'a accusé d'avoir choisi le même slogan que le fondateur du fascisme Benito Mussolini, «Avanti», en italien.) En bon stratège militaire, Sharon a vu un vide entre deux factions «ennemies», les Travaillistes et le Likoud, et il s'est engouffré dans la brèche, en répondant ainsi à l'attente d'une partie de la population. Reporté au pouvoir à la tête de ce parti, il aurait alors pu continuer de travailler à la sécurité d'Israël, selon ses normes à lui, plus fort que jamais, et en imposant ses vues aux Palestiniens. On ne saura jamais ce qu'il entrevoyait, mais le cours de ses intentions politiques semble bien aller dans ce sens. David Ben Gourion, qui admirait ce militaire, s'est un jour demandé si «Arik» finirait par dire la vérité. Jamais sans doute, maintenant.

    Alors, Ariel Sharon «homme de paix», comme se plaît à l'affirmer G.W. Bush? En réalité, Bush se gargarise avec des mots et colle cette étiquette pour masquer son propre manque de responsabilités pour l'établissement de la paix au Proche-Orient. La disparition du général Sharon de la scène politique va-t-elle permettre, enfin, de ramener la paix dans la région? Il y aura fort à faire.