Portrait politique d'Ariel Sharon - L'histoire d'une métamorphose

Guerrier impénitent, voire féroce, faucon inflexible, roublard, «bulldozer» pour les uns, «boucher», «lâche» pour certains Palestiniens, «roi d'Israël» pour ses plus chauds partisans, Ariel Sharon a imprimé une trace brûlante dans l'histoire de son pays. De la guerre à outrance à l'amorce d'une paix, d'une certaine paix du moins, il n'est certes pas le premier général à avoir puisé sur les champs de bataille sanglants le sens d'un réalisme tard venu. «Je suis né dans une ferme. Je tire ma force non de l'appareil politique mais de la nature, et des fleurs.»

Homme de la terre, fils de deux paysans venus de Biélorussie au début du XXe siècle, Vera et Shmuel Scheinermann, aujourd'hui encore il pose, non sans coquetterie, avec ses moutons dans sa ferme des Sycomores. De sa mère, Véra, en bisbilles avec tout son voisinage, il tient son obstination, son dédain du qu'en-dira-t-on et le plaisir secret de tenir tête à tous.

Né à Kfar Malal en 1928, Sharon a connu la pauvreté. D'où, sans doute, un goût tardif pour les commodités de la vie. Et quelques imprudences avec la loi. Élevé à la dure, il rejoint à 14 ans la Haganah, la milice de défense juive d'avant et d'après la création de l'État d'Israël. Pendant la guerre d'indépendance, en 1948, officier d'infanterie à 20 ans, les combats meurtriers devant la forteresse de Latroun, où nombre de ses hommes sont blessés, forgent à jamais sa doctrine militaire: ne jamais reculer, ne pas abandonner ses hommes derrière soi. En 1953, Ariel Sharon s'illustre à la tête d'une escouade de la fameuse «unité 101», formation de parachutistes lancés en représailles contre le village de Kibya en territoire jordanien: 69 villageois sont tués. Sharon regrettera cette «tragédie», tout en ne cachant pas qu'elle puisse servir de «leçon». Épisode formateur face aux Arabes: il ne baissera jamais la garde, ne leur fera pas confiance. Il n'en démord pas, jusqu'à aujourd'hui.

La légende

Ses exploits militaires au cours de la guerre des Six Jours de 1967, son audacieuse manoeuvre de prise à revers de l'armée égyptienne sur son propre sol, par le franchissement du canal de Suez, lors de la guerre de 1973, en enfreignant les ordres de l'état-major, ont beaucoup contribué à sa légende. Mais son indiscipline et ses comptes rendus assez désinvoltes lui ont interdit d'accéder au poste de chef d'état-major («Il ne dit pas la vérité», avait lancé Ben Gourion). Tandis que sa réputation de «général séditieux» inquiétera même son compagnon politique, Ménahem Bégin: «Il est capable d'encercler la Knesset avec ses chars», jugeait ce dernier.

Sa plus grande marque d'infamie reste les massacres de Sabra et Chatila, en 1982. Un an auparavant, il avait lancé l'opération «Paix en Galilée» afin d'éloigner les tirs de roquettes sur le nord d'Israël. La bande de «quarante kilomètres de sécurité» est ensuite repoussée jusqu'au coeur de Beyrouth. Là, des milices chrétiennes massacrent des centaines de Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Un an plus tard, une commission judiciaire israélienne destitue Sharon de sa fonction de ministre de la Défense pour sa «responsabilité indirecte» dans la tuerie. «Criminel de guerre», clament alors plusieurs centaines de milliers d'Israéliens à Tel-Aviv. «Vous n'avez pas voulu de lui comme ministre de la Défense, vous l'aurez un jour comme premier ministre», dit alors son homme-lige, le journaliste Uri Dan.

«L'homme qui ne s'arrête pas au feu rouge», selon la formule d'un de ses biographes, mettra deux décennies pour accéder à la fonction suprême. En balayant au passage Éhoud Barak en 2001 et Amram Mitzna en 2003, deux chefs travaillistes empêtrés entre «sécurité» et «paix». Sharon, lui, «fera la paix dans la sécurité». En reprenant au passage deux idées de la gauche: la barrière de sécurité, afin de combattre les attentats terroristes. Et l'évacuation unilatérale de Gaza. Idées qu'il avait fustigées pendant ses campagnes électorales.

Le père des colons

Pendant de nombreuses années, il aura incité les colons juifs à «se saisir de chaque colline, pendant qu'il en est encore temps». Arik (son surnom) se fait le père des colons. Il sillonne les territoires occupés avec une brassée de cartes. Eux le suivent, et le croient lorsqu'il martèle: «La valeur stratégique de Nétsarim [colonie isolée au coeur de Gaza] est la même que celle de Tel-Aviv.» Les subventions pleuvent sur eux. En septembre 2000, sa montée sur le mont du Temple (l'esplanade des Mosquées pour les musulmans) enflamme les esprits et jette le premier brandon de l'intifada, mais non le seul. Provocation, bien sûr, son fils Omri, conseiller d'habitude très écouté, qui sera son émissaire auprès de Yasser Arafat, n'a pas réussi à l'en dissuader.

Quatre ans plus tard, au bout d'un affrontement qui a fait plus de 4000 morts dont les trois quarts sont palestiniens, il jettera l'éponge. Car, malgré la ténacité de la population israélienne face aux attentats, les premières failles ont lézardé les certitudes: les «accords de Genève», célébrés par la planète, les scrupules de conscience exprimés par de haut gradés de Tsahal, des enquêtes policières sur des affaires de corruption électorale et, surtout, les pressions des États-Unis, allié stratégique prioritaire d'Israël. Il lui faut donc lâcher du lest à Gaza pour mieux conserver «ce qui peut l'être» des colonies en Cisjordanie. Le 1er février 2004, il annonce au quotidien Haaretz: «J'ai donné des instructions pour évacuer 17 colonies à Gaza. J'ai l'intention de réaliser cette évacuation, pardon, ce redéploiement, des implantations qui nous causent des problèmes et que, de toute façon, nous ne garderons pas dans le cadre d'un accord définitif, comme à Gaza.» Ses plans déclenchent une vague de manifestations, une «tempête orange», avec marches, malédictions de rabbins, fronde de députés et de ministres de son propre parti, le Likoud, des appels à la désobéissance, voire à la désertion. Rien n'y fait: le 17 août 2005, l'évacuation de 21 colonies de Gaza et de quatre autres dans le nord de la Cisjordanie débute. En six jours, 38 ans d'occupation sont effacés sous les décombres de pelleteuses.

Parti pour une troisième campagne électorale à la tête de son propre parti, Ariel Sharon n'aura pas eu le temps de la mener à bien. Il s'efface de la scène politique avec, au moins, le bénéfice du doute. Venu des profondeurs de la guerre, de la méfiance, et du souci obsessionnel de «la sauvegarde du peuple juif et de sa pérennité», il a fracassé un mythe: le Grand Israël biblique et irrédentiste. «Je laisserai à une autre génération le soin de faire une paix définitive avec les Palestiniens», avait-il confié lors du retrait de Gaza. Seul il pouvait faire ce premier pas. Ses successeurs, quels qu'ils soient, savent que c'est celui qui coûtait le plus.