Guerre du gaz entre la Russie et l'Ukraine - Gazprom, un «État dans l'État»

Dans un complexe énergétique près de Kiev.
Photo: Agence Reuters Dans un complexe énergétique près de Kiev.

Moscou, dont le statut de superpuissance n'avait guère résisté à la chute du communisme, pourrait retrouver celui-ci grâce à ses ressources énergétiques, alors que son bras de fer avec l'Ukraine sur les approvisionnements en gaz a souligné la dépendance croissante de l'Europe vis-à-vis des gisements russes.

Complexe militaro-industriel, transports, industrie mécanique, et surtout secteur pétrolier et gazier: ces dernières années, l'État russe a mis sous sa coupe les principaux secteurs porteurs d'avenir dans le pays. Le procès de Mikhaïl Khodorkovski, ex-patron du groupe pétrolier Ioukos, considéré auparavant comme l'homme le plus riche de Russie, en est d'ailleurs la preuve. À la suite d'un procès considéré largement comme politique, celui qui vient d'être élu «homme de l'année 2005» par les auditeurs de la Radio Echo de Moscou, une radio qui garde une certaine liberté de ton tout en appartenant à Gazprom, purge une peine de neuf ans de prison au fin fond de la Sibérie. Car depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine tente de reconstruire l'empire énergétique perdu de l'État russe après la dislocation de l'Union soviétique, dans les années 90. Et il semble y être arrivé, avec pour ambition, au moment où la Russie prend la présidence du G8, de faire jouer sa position de force. Cette politique passe par le «géant du gaz», Gazprom, qui sert, par ses précieux oléoducs, à tenter de retrouver l'hégémonie perdue. C'est même, pour des observateurs de la vie politique à Moscou, «le seul atout qu'il lui reste.»

Faute d'avoir pu faire main basse sur les actifs les plus importants de Ioukos, Gazprom a, au mois de septembre, fait l'acquisition de Sibneft, cinquième groupe pétrolier de Russie, pour un montant de 13 milliards de dollars. Issu du ministère du gaz soviétique, ce géant de «l'or bleu» a, ces dernières quelques années, étendu ses tentacules dans plusieurs secteurs d'activité. De plus en plus utilisée ces dernières années comme outil de la politique extérieure du pays, l'entreprise pèse 7 % du PIB et fournit 8 % du budget de l'État. Elle extrait 550 milliards m3 de gaz par an et en exporte près de 150 milliards de m3 vers 28 pays d'Europe et de l'ex-Union soviétique.

Ce qui fait la particularité de cet «État dans l'État» ce sont ses liens avec la sphère politique. L'emprise du Kremlin sur cette entreprise, dont le fonctionnement reste opaque, a été encore un peu plus renforcée ces derniers temps par l'arrivée de proches de Vladimir Poutine à sa tête. Notamment celle d'Alexei Miller, au printemps 2001.

Empire médiatique

Non contente de détenir à elle seule près de 20 % des réserves prouvées mondiales de gaz, Gazprom a construit pierre après pierre un véritable empire médiatique. Par exemple, en achetant la chaîne russe NTV à l'oligarque Vladimir Goussinski. La chaîne, qui avait auparavant un ton critique, voire sarcastique vis-à-vis du pouvoir, notamment avec son programmes des «guignols» (les koukli) a depuis très nettement réajusté son ton. Depuis le début de la fermeture des gazoducs à l'Ukraine, elle se fait auprès des Russes le porte-voix de la position de Gazprom.

De plus, l'État russe est également à la tête de Rosneft, deuxième compagnie pétrolière russe et principale bénéficiaire du démantèlement de Ioukos, dont elle a repris en 2005 les plus beaux actifs. Avec un bénéfice net de 4,3 milliards d'euros, la capacité de l'entreprise est d'un million de barils par jour et de 13,1 milliards de gaz. Pendant un temps, le Kremlin voulait fusionner l'entreprise avec Gazprom, avant de se raviser. En quête d'experts étrangers, Vladimir Poutine avait proposé à l'ancien secrétaire au commerce Donald Evans d'en prendre la tête. Ce qu'il a finalement refusé, à la fin du mois de décembre.

L'objectif de la Russie dans ces stratégies de développement de ces entreprises publiques est de garder sous son contrôle les États qui étaient autrefois sous sa coupe. Mais pas seulement. Selon des spécialistes à Moscou, le but du Kremlin est d'éviter une éventuelle révolution à l'ukrainienne lors de l'élection présidentielle en Russie en 2008. Pour le quotidien Novaïa Gazeta, quel que soit le candidat qui l'emporte, le nouveau chef de l'État n'aura que les yeux pour pleurer. «Car, si Poutine quitte la politique, le pétrole, le gaz, le complexe militaro-industriel, le nucléaire, les transports, tout cela restera entre ses mains et celles de ses amis.»