Les temps sont durs pour les ex-communistes

Berlin — On y vend des posters de Che Guevara, de vieux macarons communistes, des bretzels tout chauds et de la bière. Les assemblées de l'ancien Parti communiste de l'Allemagne de l'Est (PDS) ressemblent à une foire. Ce soir, à l'aréna de Treptow, environ 1000 personnes se pressent pour entendre la figure charismatique du parti, Gregor Gysi.

«Il faut au Bundestag au moins un parti qui représente la culture de l'Est. Nous voulons l'unité avec l'égalité», répète Gysi devant une foule clairsemée. Le message est clair: il faut donner au PDS les trois députés ou les 5 % de voix qui lui permettraient de demeurer un parti reconnu officiellement au Parlement. Or les dernières enquêtes ne lui accordent que 4,5 % des voix et deux députés. Mais «ne croyez pas les sondages», répète Gysi.

L'absence de ce personnage haut en couleur s'est terriblement fait sentir dans cette campagne où le PDS joue son existence. Même ses adversaires ont déploré le départ de cette bête médiatique aux discours impeccables qui représente si bien les Allemands de l'Est. L'ancien chef du parti a quitté la politique après qu'on eut découvert qu'il utilisait ses primes aériennes, obtenues dans le cadre de ses fonctions, pour s'offrir des vacances gratuites. Ce soir, il est venu sonner le rappel des troupes une dernière fois.

Les anciens communistes du PDS ont choisi de clore la campagne dans ce quartier de l'est de Berlin car c'est ici que pourrait se jouer non seulement l'avenir des ex-communistes mais le sort du scrutin de dimanche. Lors des élections à Berlin, il y a un an, le PDS a raflé 22 % des suffrages dans l'est de la capitale. Un redécoupage de la carte électorale ne lui donne plus que deux comtés sûrs. Or il lui en faut trois pour entrer au Parlement. Le troisième pourrait être à Berlin, à Halle, à Potsdam ou à Rostock. Mais aucun ne paraît assuré.

De nombreux experts estiment que si le PDS n'a plus de groupe parlementaire reconnu, le vainqueur pourra facilement former une coalition avec son allié naturel: soit les démocrates-chrétiens (CDU-CSU) avec les libéraux (FDP), soit les sociaux-démocrates (SPD) avec les Verts.

Cartes rebrassées

Si, par contre, le PDS reste au Parlement, dans l'état d'équilibre actuel, les cartes seront rebrassées, confirme un haut dirigeant du SPD. La seule solution pourrait être une «grande coalition» entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens.

Voilà pourquoi le PDS détient peut-être la clef des élections. Les derniers sondages ne lui accordent que 18 % des voix à l'Est et 4,4 % dans l'ensemble de l'Allemagne, son score le plus bas jamais enregistré.

«Il faut se méfier de ces chiffres, dit le politologue Frank Decker, de l'université de Bonn. Les électeurs de l'Est sont très volatiles. Ceux du PDS ont tendance à ne pas divulguer leurs choix aux sondeurs.»

La lutte est tellement chaude à Berlin que les Verts auraient donné la consigne officieuse de tout faire pour battre le PDS. Quitte à voter plutôt pour l'allié social-démocrate.

Les militants réunis à Treptow ont beau se remonter le moral en écoutant de vieux succès des années 70, les temps sont durs pour ces anciens communistes. D'abord, les inondations qui ont frappé les landers de l'Est cet été ont fait remonter la popularité du chancelier. Schroeder a immédiatement débloqué 14 milliards de dollars.

«Personne ne sera plus mal en point après les inondations qu'avant», a-t-il déclaré. La phrase, qui fait penser aux «champs florissants» promis par Helmut Kohl au moment de la réunification, est restée gravée dans les esprits.

La volte-face de Gerhard Schroeder contre toute intervention en Irak est l'autre épine au pied du SPD. Schroeder chasse depuis deux semaines sur les terres du PDS, qui s'est toujours présenté comme le «parti de la paix». «Le plus petit parti du Bundestag a fait changer d'idée Schroeder», ironise Gysi.

Le chômage de 20 % qui sévit toujours à l'Est, les salaires inférieurs de 30 % des fonctionnaires et les deux millions d'habitants qui ont fui à l'Ouest depuis la réunification pourraient tout de même inciter les électeurs à protester une fois de plus dans les urnes.

Le SPD a tout fait pour séduire les jeunes. Jusqu'à adopter un slogan comme celui-ci: «Aujourd'hui, je fais l'amour. Demain, je fume un joint. Le surlendemain, je vote.»

Cela fait sourire Michael Fischer, un étudiant de 20 ans qui a amené ses parents écouter Gysi. «C'est le dernier parti qui n'ait pas trahi ses idéaux. Et puis, il nous représente, nous à l'Est.»

Le parti a grandement besoin de sang neuf. Sa clientèle se recrute encore largement parmi les personnes âgées, pour lesquelles il est le parti du Heimat (le pays natal). «Le PDS n'est pas un parti comme les autres, dit son vice-président, Peter Porsch. Pour les personnes âgées, il représente un réseau social. Il fait partie de leur vie quotidienne.»

Même s'il a perdu trois millions de membres après la chute du Mur, 60 % des adhérents actuels sont toujours des anciens du vieux Parti communiste (SED). Les 40 % restants sont largement composés de féministes, de pacifistes et de radicaux de toutes les origines.

«Wir in Deutschland»

Forts de leur nouvelle popularité à l'Est, les sociaux-démocrates brandissent discrètement le thème de l'unité nationale. Le slogan «Wir in Deutschland» («Nous en Allemagne») l'évoque sans insister. Schroeder répète sur les tribunes que les Allemands sont enfin un peuple uni. C'est au moins vrai pour les sociaux-démocrates, qui pourraient obtenir le même pourcentage de voix à l'Est qu'à l'Ouest.

Schroeder s'est solennellement engagé à ne pas former de coalition avec le PDS, comme son parti le fait pourtant à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie. De 1998 à 2002, le SPD a aussi dirigé un gouvernement minoritaire en Saxe-Anhalt avec le soutien tacite des élus du PDS. Difficile pourtant de répéter l'expérience au niveau fédéral avec un parti qui prône la dissolution de l'OTAN, un parti dont trois députés ont tenté de déployer une banderole où on pouvait lire «stop à la guerre» lors de la visite de George Bush au Bundestag.

Et si, dimanche, le soutien tacite des anciens communistes était la seule option pour éviter une «grande coalition» avec les conservateurs? «Il n'en est pas question», répondent les sociaux-démocrates, qui n'apprécient pas la question.

En attendant, Schroeder se prépare à clôturer sa campagne par un immense rallye. L'assemblée se tiendra comme par hasard à Rostock, château fort traditionnel des anciens communistes...