L'Algérie se prononcera demain sur la Charte sur la paix et la réconciliation nationale - Bouteflika veut faire du référendum un plébiscite personnel

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika en campagne.
Photo: Agence Reuters Le président algérien Abdelaziz Bouteflika en campagne.

Demain, les Algériens sont appelés aux urnes pour un référendum destiné à avaliser une «Charte sur la paix et la réconciliation nationale». Officiellement, il s'agit de consacrer le retour (relatif) à la paix après plus de dix ans d'affrontements avec les islamistes qui ont fait 200 000 morts et de 15 000 à 20 000 disparus. Mais ce référendum, qui a tout d'un plébiscite, vise surtout à doter le chef de l'État, Abdelaziz Bouteflika, d'une nouvelle légitimité qui lui permettra de renforcer plus encore ses pouvoirs, d'assurer l'impunité des généraux et de tourner définitivement la page de la guerre civile qui a entaché l'image du régime sur la scène internationale.

D'un bout à l'autre du pays, les moyens déployés pour amener les Algériens à voter «oui» sont à la mesure des enjeux: adoptée, la charte consacrera en effet un pouvoir présidentiel absolu puisque l'un de ses articles stipule que «le peuple algérien mandate le président de la République pour prendre toutes les mesures visant à en concrétiser les dispositions».

Lundi, le chroniqueur du quotidien Liberté s'en est offusqué: «Le régime a enrôlé l'État algérien tout entier pour la défense d'une des options de l'alternative: le oui contre le non. Seul à s'exprimer, le pouvoir se préoccupe peu de sa force de conviction. [...] Le principe est d'être seul à occuper l'enceinte sonore. Ainsi, le 29 septembre, il sera naturel que l'hégémonie se traduise par un de ces parodiques 99 % auquel même la Corée du Sud a fini par renoncer.»

La Kabylie «embellie»

Sur les écrans de «l'Unique», comme les Algériens appellent la télévision publique, en guise de débat on ne peut voir que des spots, des chants patriotiques, des tables rondes où ne sont admis que les «spécialistes maison». Selon les vieilles méthodes du parti unique, les fonctionnaires sont réquisitionnés pour faire nombre dans les meetings présidentiels. Les autobus aussi, pour amener les «masses» là où leur enthousiasme pourrait laisser à désirer. Il en a été ainsi la semaine dernière dans une Kabylie toujours frondeuse et où les habitants ont mal digéré d'être, il n'y a pas si longtemps, traités de «nains» par le président. Du coup, plus de 600 autobus ont amené la claque à Tizi au cas où... Résultat: environ 5000 personnes dans le stade de la principale ville de Kabylie. Auparavant, des travaux «d'embellissement» avaient soudainement rendu le paysage aussi fleuri qu'une serre hollandaise et fait disparaître tous les graffitis et slogans hostiles au pouvoir, ultimes vestiges du «printemps noir» de 2001, où la répression d'émeutes avait fait 126 morts et des milliers de blessés.

Pendant que les habitants de Tizi Ouzou, «indifférents, vaquaient à leurs occupations», comme le fait remarquer l'AFP, un groupe de jeunes n'a pas cessé de perturber le discours présidentiel dans le stade du 1er-Novembre, avec les célèbres slogans de 2001: «Ulac smah ulac» (Pas de pardon), «Pouvoir assassin». Soucieux de rassurer les défenseurs de la culture berbère, le chef de l'État lançait, lui, plusieurs fois: «Nous sommes tous des amazighs» (berbères). À la sortie du stade, des jeunes ont lancé quelques cailloux en direction des forces de police qui n'ont pas répondu. L'«embellissement» de Tizi sera au moins à l'origine d'une blague qui fait fureur: «Si seulement Bouteflika pouvait venir chez moi, on me repeindrait tout.»

«Dieu m'a choisi»

Le clou de cette campagne menée tambour battant a eu lieu lundi soir lors de sa clôture à la Coupole du 5 juillet, à Alger. Réquisition d'autobus pour acheminer à partir des wilayas (préfectures) environnantes les personnes devant assister au dernier meeting présidentiel, consigne aux travailleurs des administrations et des entreprises publiques de l'Algérois d'y assister: dispositif parfaitement rodé, salle archi-comble et chauffée depuis le début de l'après-midi... Le speech présidentiel pouvait commencer devant un parterre taillé sur mesure: les chefs de l'AIS, l'ex-bras armé du Front islamique du salut qui appellent à voter oui, les autres étant interdits de parole, des ministres du FLN et pas mal de hauts gradés. Un poète «chante» les vertus de la réconciliation et plus encore celles de l'homme qui a l'a «initié».

Le président peut entamer un long morceau de bravoure, fait de phrases courtes martelées souvent deux ou trois fois, parfois plus. Versets coraniques à l'appui, Abdelaziz Bouteflika «raconte» l'histoire de l'Algérie: les origines de ses ressortissants, la crise, la paix, l'islam, le terrorisme — «certains, du jour au lendemain sont devenus zinzins [tak-tak en arabe] et ont rejoint les montagnes» —, la fuite des cerveaux, le pardon, avant de souligner au passage qu'il ne doit «sa place» à personne car «Dieu m'a choisi pour cette responsabilité [...]». Une allusion aux conditions — que le chef de l'État voudrait voir oubliées une fois pour toutes — de son arrivée au pouvoir en 1999, quand l'armée l'y installa après que tous les autres candidats s'étaient retirés de la course pour «ne pas cautionner une élection jouée d'avance».

Les belles d'Algérie

«Aujourd'hui, je demande aux veuves, aux mères de victimes et de terroristes, aux orphelins de m'ordonner de voter oui!» Abdelaziz Bouteflika, qui se dit «médecin de l'Algérie», se fait charmeur pour dire son admiration pour «les belles d'Algérie», qu'il invite à aller voter oui et à amener «leur mari, frère et fils» à en faire autant. Objectif: tirer enfin un trait sur ces 10 ans de guerre civile devenue, par la grâce du 11 septembre, le premier combat à grande échelle contre le terrorisme. «Ce qu'a fait le terrorisme, même le colonialisme n'a pas osé le faire: éventrer des femmes et égorger des enfants et des vieillards», lancera celui qui a provoqué une grande perplexité à Paris en faisant le lien «entre les fours crématoires et la répression coloniale» pour obtenir une repentance de la France à l'occasion du traité d'amitié qu'Alger et Paris doivent signer avant la fin de l'année...

Pendant le discours, quelques femmes qui brandissent des portraits de disparus sont évacuées discrètement mais très fermement. Abdelaziz Bouteflika tente une nouvelle synthèse acrobatique sur le problème identitaire de l'Algérie. «Le peuple algérien séculaire est amazigh, arabisé par l'islam qui a de tout temps fait notre véritable force dans les grandes épopées qui ont jalonné notre histoire.

L'après-référendum? «Seul Dieu décidera.»

Le président remarque des mouvements dans la salle qui s'est vidée au fur et à mesure qu'avançait le discours. «Je ne voulais pas être radoteur devant vous. Le 29, nous aurons une nouvelle histoire», s'interrompt-il en mettant un point final à son intervention.

Acclamations de ses partisans. Tout au fond, une femme à la voix à peine audible lance: «El hogra! Les plus puissants mangent les plus faibles.»