Irak : le scénario rêvé de Washington est mis à mal

Un écolier irakien regardait un véhicule qui a explosé à Bagdad hier.
Photo: Agence Reuters Un écolier irakien regardait un véhicule qui a explosé à Bagdad hier.

Londres — Des communautés rivales rassemblées autour d'une constitution démocratique; une insurrection matée par des forces de sécurité irakiennes prenant peu à peu le relais des soldats américains et britanniques: voilà le scénario rêvé échafaudé en Irak par les Américains.

Stratégie réaliste ou fantasme? Tout dépend du calendrier envisagé, pourrait-on répondre, mais les plus sceptiques craignent que le temps ne fasse qu'aggraver la situation.

À Washington et à Londres, les autorités claironnent que leurs troupes resteront en Irak aussi longtemps qu'il le faudra pour stabiliser la situation, en dépit d'une insatisfaction grandissante de leurs opinions publiques choquées par les violences quotidiennes dans ce pays.

Or, selon un responsable britannique du Foreign Office qui souhaite rester anonyme, «le passage de témoin entre les forces américano-britanniques et les forces de sécurité irakiennes sera un processus à long terme».

Les fondements de la politique américano-britannique en Irak, tant en matière politique que dans le domaine de la sécurité, peuvent apparaître fragiles face au défi posé par une sanglante insurrection qui a fait des milliers de morts parmi les civils irakiens. Plus de 2000 soldats américains et britanniques ont eux aussi péri en Irak depuis l'invasion du pays en mars 2003.

Plus préoccupante, la confrontation survenue ce mois-ci à Bassora entre les forces britanniques et des policiers irakiens dont ils assuraient la formation a suscité de sérieux doutes quant à la compétence et à la loyauté des forces irakiennes. «C'est un problème très grave», estime-t-on au Foreign Office.

Le conseiller irakien à la Sécurité nationale a reconnu lui-même que des insurgés s'étaient infiltrés au sein des forces de sécurité. Des milices liées, pour certaines, à des partis représentés au gouvernement, étendent leur influence dans les rangs de la police, de l'armée et au sein de l'administration, a déploré lundi l'ancien premier ministre chiite Iyad Allaoui.

«Nous voyons bien que les milices prennent le dessus maintenant, que l'attribution de postes dans les différents ministères se fait le plus souvent sur la base de l'appartenance à telle ou telle faction. Elles commencent aussi à s'infiltrer dans l'appareil de sécurité», a déclaré Allaoui. Une tendance cadrant mal avec l'instauration en Irak d'un état de droit.

«Qui va appliquer les jolis principes de la constitution?», s'interroge Charles Tripp, historien à l'école des études africaines et orientales de Londres (SOAS). «Le clientélisme, le favoritisme et la force sont en train de reprendre le dessus au niveau régional.»

Les sunnites, privés de dirigeant depuis le renversement de Saddam Hussein, sont rongés quant à eux par un ressentiment qui va au-delà des arguties sur le contenu de la constitution. «Ils éprouvent une peur viscérale de ce que sera l'équilibre des pouvoirs dans l'Irak d'après-guerre», estime Tripp.

Les Irakiens voteront en octobre à participer au référendum sur la constitution qui sera suivi, en décembre, par des élections. Ce processus est censé contribuer à stabiliser un Irak sur les rails de la démocratie.

Si l'on en croit l'International Crisis Group, un institut de réflexion spécialisé dans les zones de conflit, l'adoption d'un projet de constitution vivement rejeté par les sunnites et l'élection d'un gouvernement dominé par leurs rivaux chiites et kurdes pourraient accélérer la désintégration de l'Irak.

Dans un rapport publié lundi, ICG prédit que «la descente tant redoutée de l'Irak vers la guerre civile et la désintégration, accompagnée d'expulsions dans les secteurs à population mixte [dont ceux de Bagdad, Bassora, Mossoul et Kirkouk] pourrait devenir une réalité».

Ce pessimisme n'est pas de mise — officiellement — à Washington et à Londres. Mais pour Toby Dodge, analyste au Queen Mary College de l'Université de Londres, le projet de constitution vise avant tout à rassurer l'opinion publique américaine.

«Les Américains ont été à l'origine d'une série de gestes théâtraux tels que la création d'un conseil de gouvernement irakien, les élections de janvier et, maintenant, la constitution», estime-t-il. «Aucun d'entre eux n'a amélioré la situation en Irak. La plupart l'ont aggravée.»

Non sans ironie, Dodge juge positive la mobilisation des sunnites pour empêcher l'adoption de la constitution — ce qui pourrait se produire si deux tiers des électeurs dans au moins trois provinces la rejettent.

«C'est la première fois que des communautés auparavant coupées du processus démocratique se sont montrées prêtes à y prendre part», souligne-t-il. «C'est la preuve d'une participation des sunnites extérieurs au jeu politique officiel et opposés depuis le début à l'occupation.