La Turquie brise le tabou arménien

Des manifestants ont accusé les participants à la conférence sur le génocide arménien de trahir leur pays.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des manifestants ont accusé les participants à la conférence sur le génocide arménien de trahir leur pays.

Ankara — La presse parle de victoire pour la démocratie, les nationalistes turcs de trahison: la conférence sur le sort des Arméniens en Turquie pendant et après la Première Guerre mondiale n'a pas fini de faire parler d'elle dans ce pays où la question a longtemps été taboue.

Cette conférence, annulée deux fois parce que portant sur un sujet extrêmement sensible, met à l'épreuve la liberté d'expression en Turquie, à quelques jours du début des négociations d'adhésion de ce pays à l'Union européenne.

À leur arrivée à l'université privée de Bilgi, les participants à la conférence ont été accueillis par une pluie d'oeufs et de tomates lancés par des manifestants irrités à l'idée qu'ils puissent discuter du génocide perpétré selon certains historiens par les Turcs ottomans entre 1915 et 1923.

Les manifestants, arborant des drapeaux turcs, ont scandé des slogans accusant les participants à la conférence de trahir leur pays. La presse turque se félicitait pour sa part du simple fait qu'elle ait lieu.

«Un nouveau tabou a été détruit. La conférence a commencé, mais le jour du jugement n'est pas venu», écrit le quotidien Milliyet.

Radikal, organe de gauche, se réjouit lui aussi de ce développement. «Même le mot "génocide" a été prononcé lors de la conférence, mais la terre continue à tourner et la Turquie est toujours là», peut-on lire en «une» du journal.

«Libres discussions, libres manifestations», s'enflamme le quotidien Hürriyet, le plus gros tirage de la presse turque, mettant en exergue la liberté d'expression qu'exercent à la fois les participants à la conférence et ses détracteurs.

L'Arménie et plusieurs historiens affirment que 1,5 million d'Arméniens ont péri dans le cadre d'un génocide systématique commis par les troupes de l'empire ottoman entre 1915 et 1923.

Ankara reconnaît que de nombreux Arméniens ont été tué sur le sol turc, mais estime qu'ils ont été victimes d'un conflit entre factions surgi dans les derniers soubresauts d'un empire ottoman bientôt défunt, qui a fait encore plus de morts dans les rangs des musulmans turcs. La Turquie rejette la thèse d'un génocide.

Dans un message adressé à la conférence, le ministre turc des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a exprimé la position officielle de son pays en déclarant que de nombreux citoyens de l'empire ottoman avaient terriblement souffert pendant la guerre, mais que la thèse d'un génocide contre le peuple arménien était fausse et sous-tendue par des considérations politiques. «Le peuple turc est en paix avec lui-même et avec l'histoire», a-t-il assuré.