La mafia japonaise change de peau

Kobe — La puissante pègre nippone a récemment élu un nouveau chef, au vu et au su des autorités. Bien que le Japon se targue d'un très bas niveau de criminalité, sa mafia est l'une des plus riches du monde. Mais à l'instar d'un grand groupe économique cherchant à s'adapter, les yakuzas semblent en pleine restructuration.

À l'abri des regards derrière un haut mur et une rangée d'arbres dans une rue calme et tranquille de Kobé, cité portuaire de l'ouest de l'archipel, le siège des Yamaguchi-gumi, le plus grand syndicat du crime de l'archipel, pourrait presque passer pour une classique villa de grand standing. Mais l'on remarque vite que le mur d'enceinte est hérissé de caméras et de barbelés; et que les allées et venues révèlent une faune d'hommes en costume strict, portant lunettes noires et cheveux coupés courts.

C'est là que, pour la première fois depuis 16 ans, la plus importante organisation de malfaiteurs du Japon s'est choisi un nouveau patron auquel chacun a fait allégeance avec force courbettes et tasses de saké.

Peu après, la police notait une importante OPA de la part des Yamaguchi-gumi, forts de 40 000 hommes, sur un gros gang de Tokyo, région où ils étaient traditionnellement moins bien implantés.

À lire la presse locale et les communiqués de la police, l'étranger pouvait croire à une fusion tout ce qu'il y a de plus courant dans la vie économique. Quant au passage de témoin à la tête des Yamaguchi-gumi, la police a seulement bien voulu confirmer que la réunion avait eu lieu.

Impossible de savoir pourquoi Yoshinori Watanabe a décidé de prendre sa retraite pour laisser la place à son numéro deux en la personne de Kenichi Shinoda.

Mais les spécialistes estiment que ce passage de relais est le symptôme d'une restructuration plus large du milieu.

«On assiste au renforcement de la tendance chez les gangsters à rejoindre des gangs plus puissants et tout ceci en est un bon exemple», explique Kanehiro Hoshino, criminologue à l'université de Teikyo. «Le nouveau patron va certainement pousser très fort pour élargir l'emprise du syndicat.»

C'est une question de «chiffre d'affaires» pour qui brasse des milliards par an avec des activités aussi juteuses que l'extorsion de fonds, le jeu, la prostitution, la pornographie sur Internet, les armes, la drogue, l'immobilier et les pots de vin dans le bâtiment.

La police estime que leurs effectifs augmentent et que les Yamaguchi-gumi absorbent les petits gangs à un rythme inégalé.

À la fin de l'an dernier, le Japon comptait 87 000 gangsters, plus des deux tiers (70,5 %) étant affiliés aux trois plus importants syndicats du crime du pays, selon les statistiques officielles. Ainsi, les Yamaguchi-gumi, passés de 1100 à plus de 39 000 membres, représentent 45 % de la pègre japonaise, un chiffre qui ne comprend pas le millier d'affiliés au Nippon Kokusui-kaï, l'un des plus anciens gangs de la capitale, l'un des plus puissants aussi.

Adhérer à l'un des «trois grands» assure à la fois protection et aide contre ceux qui cherchent à marcher sur vos plates-bandes tout en donnant des arguments envers ceux auxquels on s'efforce de faire rendre gorge. Et puis, quand on se retrouve derrière les barreaux — ce qui peut tout de même arriver — on est assuré d'un soutien solide: intéressement sur les bénéfices, promotion une fois libéré, bref une vraie sécurité de l'emploi.

Shinoda, 63 ans, en est un bon exemple, lui qui a passé 13 ans à l'ombre pour avoir saigné un rival. «Il a purgé sa peine tranquillement», raconte Shinji Ishihara, ancien membre des Yamaguchi-gumi qui l'a connu derrière les barreaux. «La vie en prison, c'est dur. Mais il s'agit d'un homme très patient, très fort. Il était fier de ce qu'il avait fait. Ce n'était pas un détenu ordinaire.»

Jusqu'en 1992, le gouvernement ne faisait pas grand-chose pour mettre des bâtons dans les roues de la pègre au point que les gangsters affichaient ouvertement leur appartenance à tel ou tel gang. Mais ils finirent par dépasser les bornes et, à la suite de la mort d'un policier abattu à Okinawa, les autorités se sont décidées à sévir. Les malfaiteurs ont été fichés, leur surveillance accrue et la législation anti-extorsion durcie.

La mafia s'est alors adaptée, se faisant plus discrète et diversifiant ses activités dans la Bourse et l'immobilier, des secteurs où il est apparemment plus difficile de se faire coincer. Et dernièrement, les autorités ont décidé de porter les effectifs de la police de 240 000 à 250 000 personnes.