La fin d'une longue parenthèse historique

Jérusalem — Rien n'y fera. Ni les manifestations, ni les infiltrations dans Gouch Katif d'opposants au démantèlement des colonies, ni les malédictions, ni les menaces. Pas même les supplications de rabbins qui, hier encore, adjuraient Ariel Sharon dans son bureau d'ajourner son plan. Il aurait versé une larme avec eux, dit-on dans son entourage... Mais l'évacuation de 21 colonies occupant 25 % des 360 km2 de la bande de Gaza, de 8000 colons installés au milieu de près de 1,3 million de Palestiniens, et de quatre autres colonies dans le nord de la Cisjordanie, ira à son terme. Que ce soit sous le feu des Palestiniens ou les cris et les pleurs des colons. «Je suis déterminé», n'a cessé de marteler le premier ministre israélien depuis qu'il a annoncé, il y a 18 mois, son plan d'évacuation unilatérale. Naguère, il disait aux colons: «Emparez-vous de chaque colline, avant qu'il ne soit trop tard.» Aujourd'hui, il reconnaît: «Nous ne serons pas partout où nous avons rêvé d'être.»

Il y aura d'autres compromis territoriaux. Pas aussi importants que le revendiquent les Palestiniens. «Les retraits ne doivent pas avoir lieu à Gaza seulement mais aussi en Cisjordanie», a rappelé Mahmoud Abbas, président de l'Autorité palestinienne. «N'empêche, il s'agit en principe d'un pas historique que nous devons consolider et mettre à profit pour le bien de notre peuple», a-t-il reconnu dans le même souffle. De son côté, un des plus fidèles interprètes des plans d'Ariel Sharon, son ministre de la Défense Shaul Mofaz, a dès hier tracé la géographie de la nouvelle carte de redéploiement: «Les colonies conservées vont déterminer le tracé de notre frontière orientale, qui doit être défendable et nous assurer une profondeur stratégique. Les blocs de colonies en Judée-Samarie et dans la vallée du Jourdain resteront sous le contrôle d'Israël. Il s'agit de Maalé Adoumim [est de Jérusalem], Efrat [près de Bethléem], Gouch Etsion [sud de Jérusalem], Ariel [nord de la Cisjordanie], Kédoumim-Karné Shomron [nord de la Cisjordanie] et Rehan-Shaked [nord de la Cisjordanie].»

Trop peu, pour les uns. Encore trop, pour les autres. Après cette évacuation, Palestiniens et Israéliens, de gauche comme de droite, en débattront longtemps. Que ce soit au moment du retour aux négociations de la «feuille de route» vers un règlement du conflit. Ou, plus sûrement, lors des prochaines élections israéliennes. La fin de Gouch Katif a d'ores et déjà ouvert une crise politique, voire de régime. Le retour aux urnes est inéluctable.

Mais, pour l'heure, Israël est en train de clore un épisode d'occupation et de colonisation de 38 ans. Au début, la stratégie est une «carte d'échange» pour une improbable paix avec les pays arabes, qui se heurte aux «trois non» de Khartoum de l'été 1967 («Pas de réconciliation, de reconnaissance et de négociation»). Cette année-là, le Gouch Etsion, détruit en 1948 par les Jordaniens, renaît. En 1968, Hébron accueille ses premiers colons venus réoccuper d'anciennes possessions juives de la ville, détruites en 1929 et 1936. Jusque-là, le consensus en Israël est presque total. Ensuite, la naissance du parti Gouch Emounim (Bloc de la foi), en 1974, engendre le véritable mouvement de colonisation idéologique. Issu du milieu national-religieux, ayant étudié à la prestigieuse yeshiva Merkaz Harav, école religieuse qui dispense l'enseignement du rabbin Kook, ce mouvement prend, après la victoire de 1967, un tour messianique. Ses dirigeants sont encore, pour beaucoup, les inspirateurs des manifestants «orange» qui s'opposent aujourd'hui à l'évacuation.

Si les colonies sont en majorité de droite et religieuses, elles n'ont pas manqué de fées de gauche et laïques au-dessus de leur berceau. Les premières colonies ont été encouragées par le mouvement travailliste, surtout dans la vallée du Jourdain entre 1967 et 1977, comme «couverture défensive» contre une menace potentielle venue de l'est. À Gaza, l'une des plus anciennes colonies, Netzarim, a été créée en 1972 comme implantation d'une unité militaire de membres de mouvements de jeunesse de gauche, avant de se transformer en colonie peuplée de religieux. Avec l'arrivée au pouvoir de la droite, sous Menahem Begin, le mouvement s'est accéléré (99 colonies nouvelles). Aujourd'hui, on compte 120 colonies où résident près de 230 000 habitants. À Gouch Katif, tombe le crépuscule de ce qui apparaîtra sans doute comme une longue parenthèse de l'Histoire. Pour l'heure, c'est encore une histoire pleine de bruit et de fureur qui se joue là.