La classe politique israélienne est sous le choc

La colonie de Nassanit a été vidée de ses habitants.
Photo: Agence Reuters La colonie de Nassanit a été vidée de ses habitants.

Jérusalem — Lorsque, le 2 février 2004, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, a annoncé son intention d'évacuer Gaza de manière unilatérale, la classe politique dans son ensemble a été prise de cours. Les réactions ont été à la hauteur de la surprise, et les alliances politiques en ont été bousculées. C'est à droite, dans le propre camp du chef de gouvernement, que l'onde de choc a été le plus violente.

Depuis cette date, le Likoud est en proie à de profondes divisions. L'ancien premier ministre Benjamin Nétanyahou a démissionné avec fracas du gouvernement le 7 août. Les ministres Sylvan Shalom ou Limor Livnat ont pris leurs distances tout en continuant de siéger au gouvernement. La dissidence de M. Nétanyahou a révélé la faiblesse actuelle de M. Sharon dans sa propre maison. Coupé d'une grande partie des membres du comité central, initiateurs de la «rébellion» coordonnée par l'ancien ministre Ouzi Landau — mis en minorité lors du référendum auprès des militants sur le projet de retrait, désavoué par près de la moitié des 40 députés du Likoud lors de votes au Parlement, hué par les jeunes de son parti qui ont réclamé sa démission —, M. Sharon a été contraint de trouver du secours en dehors de son propre camp. Qualifié de «traître» et de «dictateur» par ses propres troupes, il n'a pas hésité à passer en force, limogeant les ministres récalcitrants. Il a en revanche gagné en popularité auprès des électeurs centristes et de certains électeurs de gauche. Cette période pourrait déboucher sur une scission du parti lors des prochaines échéances électorales en 2006. À la veille du début du retrait, la presse agitait même l'idée d'un «big bang» politique, à savoir la création d'un parti centriste conduit par M. Sharon et destiné à marginaliser M. Nétanyahou à droite.

Des travaillistes ravis

Ravi de voir mise en oeuvre une partie du programme qu'il avait défendu lors de la campagne pour les élections générales de 2003, le Parti travailliste a d'emblée soutenu le plan d'évacuation de la bande de Gaza. Les travaillistes ont toutefois précisé qu'il ne s'agissait pour eux que d'un premier pas dans le processus de règlement du conflit avec les Palestiniens; le retrait israélien de la majeure partie de la Cisjordanie et la conclusion d'un accord pour la création d'un État palestinien demeurent l'essentiel de leur ligne politique. L'absence de promesses en ce sens de la part de M. Sharon ne les a pas empêchés de rallier sans délai la nouvelle coalition gouvernementale, rendue indispensable par la crise au sein des partis de droite. Le soutien sans faille que les ministres travaillistes apportent depuis lors à M. Sharon brouille un peu plus l'image de la gauche classique israélienne.

Les partis de la droite radicale, religieux ou «laïques», traditionnellement défenseurs de la colonisation, ont, de leur côté, pâti de la nouvelle politique gouvernementale. Membres des premiers gouvernements Sharon, le Parti national religieux (PNR) et la coalition Union nationale ont été contraints de quitter le pouvoir, leurs ministres ayant été limogés par M. Sharon après qu'ils eurent exprimé leur opposition au plan de retrait de Gaza. Divisé sur les modalités de la lutte, le PNR a perdu, dans la bataille, son chef radical, Effi Eitam.

Le Shass et le Parti unifié de la Torah — deux partis religieux, le premier séfarade et le second ashkénaze — ont monnayé leur soutien à la coalition chargée de mettre en oeuvre le plan d'évacuation en échange de garanties budgétaires pour leur électorat, en particulier les institutions religieuses et les familles nombreuses. À l'origine, le Shass était pourtant opposé au retrait unilatéral, lui préférant une évacuation des territoires décidée en accord avec les Palestiniens.

Ces accords de circonstance ont également précipité le départ du gouvernement du parti ultra-laïque Shinouï; ses responsables ont dénoncé la stratégie de M. Sharon destinée à acheter le silence de deux partis religieux sur le retrait. Le Shinouï, parti centriste et libéral, avait pourtant vocation à soutenir le plan de désengagement de la bande de Gaza. Le parti de l'ancien journaliste Yossef Lapid a d'ailleurs renoncé à renverser le gouvernement et a voté le budget, en mars, pour que le projet de retrait de Gaza aille à son terme.

De semblables contradictions ont traversé la formation la plus à gauche de l'échiquier politique, le Yahad, ainsi que les partis arabes israéliens. Soucieux de préserver à tout prix le processus d'évacuation, le premier a voté la confiance à la coalition Likoud-travaillistes, les seconds se sont abstenus. Dès que le retrait aura été effectué, les uns et les autres entendent clarifier leurs positions et repasser dans une opposition active. Ils prônent une reprise des négociations politiques avec les Palestiniens pour un règlement global du conflit et pour un retrait total des territoires palestiniens.

L'opinion publique, majoritairement favorable au retrait israélien de Gaza jusqu'à ces dernières semaines, n'a pas pris la peine de se mobiliser pour défendre le projet. Seule une manifestation de masse — 150 000 personnes rassemblées à Tel-Aviv — s'est tenue en mai 2004, à l'appel de la mouvance pacifiste. Un exercice délicat pour ces électeurs de gauche contraints de soutenir une idée portée par leur adversaire politique, M. Sharon. Pour s'en démarquer, les manifestants ont réclamé, parallèlement au retrait, la reprise immédiate de discussions politiques avec les Palestiniens. Malgré un bref sursaut concrétisé par la distribution de rubans bleus (rappelant l'une des couleurs du drapeau israélien), la rue a été laissée aux opposants au retrait et à leurs étoffes orange. Mobilisée, efficace et organisée, cette minorité agissante a été soutenue et financée par le Conseil des implantations de Judée, Samarie et Gaza (Yesha), d'influents rabbins, des lobbies américains et une partie de la droite parlementaire. Les défenseurs des colons ont multiplié les initiatives plus ou moins réussies: manifestations, chaîne humaine entre Jérusalem et les colonies du Goush Katif à Gaza, blocage de routes, distributions de rubans orange accrochés sur les véhicules, éphémère grève de la faim devant la Knesset... À l'approche du retrait, l'extrémisme de certains de leurs membres a cependant braqué une grande partie de la population contre eux.

La presse généraliste, écrite et audiovisuelle, s'est engagée comme un seul homme en faveur du retrait, jugeant ainsi sévèrement la démission de M. Nétanyahou. Et les journalistes israéliens ont momentanément mis sous le boisseau leurs enquêtes sur les affaires qui planent depuis des mois sur M. Sharon et sur ses fils pour des problèmes de pots-de-vin. Un long documentaire réalisé par le présentateur vedette de la télévision publique, Haïm Yavin, a mis en lumière l'extrémisme et le mysticisme radical de certains colons de Cisjordanie et de Gaza; il a été diffusé sur une chaîne privée quelques semaines avant le début du retrait.