La Chine en train (1) - Chez les indépendantistes ouïgours

Tranche de vie dans la vieille ville de Kachgar, capitale du Xinjiang.
Photo: Agence France-Presse (photo) Tranche de vie dans la vieille ville de Kachgar, capitale du Xinjiang.

Parti de l'ouest extrême du pays, aux confins des ex-républiques soviétiques d'Asie centrale, le correspondant du Monde a traversé la Chine à rebours, 5000 kilomètres de train jusqu'à la mer. Première étape: le Xinjiang.

Pour une fois, abordons la Chine par l'envers de son décor; par ce qui ne lui ressemble guère et vous prend par surprise un soir d'été, quand la tempête de sable efface ciel et désert dans le fondu déchaîné d'un film en gris et blanc. Voici que s'approche l'occident extrême de l'empire: juste avant d'atterrir sur la piste aux contours vagues de l'aéroport de Kachgar, les repères se sont brouillés, comme si l'arrivée dans un monde flou anticipait la différence. Près de six heures d'avion avec escale depuis Pékin: le survol de l'immensité a servi de mise en jambes aérienne à un périple que l'on a décidé de commencer à rebours pour rejoindre Shanghaï en train.

Xinjiang ou la «nouvelle frontière». La province où débute ce voyage avait été ainsi baptisée par les empereurs mandchous de la dynastie Qing (1644-1911), la dernière à avoir régné sur la Chine. Techniquement, on ne peut que leur donner raison: on est ici au bord de l'empire du Milieu.

Les fils du Ciel avaient autre chose en tête; cette excroissance en équilibre instable sur les marches barbares, il fallait bien la siniser, puisque le Xinjiang, terre de l'ethnie ouïgoure, turcophone, est aussi terre d'islam.

On a beau être ici dans une Chine qui ne ressemble pas à l'image que l'on s'en fait, cette ancienne grande étape obligée sur la Route de la soie n'a pas échappé à la griffe des bâtisseurs du monde post-maoïste. Les bulldozers ont creusé de larges avenues en tranchant à vif dans la chair de la ville. La place de la grande mosquée, construite en 1442, endommagée durant la révolution culturelle et restaurée depuis, semble avoir rétréci.

De facétieux architectes chinois ont rasé d'horribles bâtiments construits dans les années 1950 en les remplaçant par des immeubles d'inspiration vaguement islamique d'où s'élancent de simili-minarets illuminés par des projecteurs tournants. Autrefois, il y avait ici un marché surmonté d'une tour d'horloge, il est vrai assez disgracieuse. Tout cela a disparu, laissant place à un vaste forum, affublé d'une sorte de château Disneyland gonflable où les enfants peuvent rebondir sur un monde caoutchouté.

Voici pour l'horrible; portons maintenant nos pas dans l'univers de la beauté du temps passé. La vieille ville musulmane, donc, a résisté aux outrages du contemporain. Quitte parfois à devenir — mais c'est le cas partout — la vieillerie touristique mise en avant au nom d'un passé immémorial dont le Chinois puise une fierté jamais démentie.

Il suffit de se perdre dans les ruelles autour de la mosquée pour retrouver le désordre de l'Asie centrale. Les hommes sont coiffés de petites calottes carrées, les femmes portent de légers voiles. Certaines, mais elles sont en minorité, ont leur visage mangé par un hidjab, mais d'autres, qui marchent en robe, jeans ou en jupe rappellent plus l'Orient soviétisé, communiste et laïque, que son équivalent islamiste version pakistano-afghane.

C'est là que Mohammed — on l'appellera comme ça puisque, dans cette province, personne n'ose dire son nom — nous entraîne toujours plus avant dans le silencieux labyrinthe d'un Afghanistan chinois. Ici, la Chine a cessé d'exister, sauf quand le sommet d'un building incongru nous fait la deviner au détour d'un passage.

Mohammed est étudiant, fine moustache, habillé à l'occidentale. Jadis, il allait à la mosquée et il ne buvait pas. Aujourd'hui, il ne va plus à la mosquée et il boit. Pas islamiste, pas militant, s'exprimant en bon anglais et aussi en mandarin (ce qui est loin d'être le cas d'une bonne partie des locaux), mais avant tout ouïgour comme on va le voir. Car comme bien d'autres, on ne peut pas dire qu'il porte les Chinois dans son coeur. Chinois, c'est-à-dire Han, l'ethnie principale des 1,3 milliard d'habitants de la République populaire.

Dans leur écrasante majorité, les Ouïgours semblent considérer que cette terre est la leur, comme l'a prouvé la réémergence d'une mouvance séparatiste qui utilise les républiques voisines du Kazakhstan et du Kirghizstan comme bases de repli. En 1980, de violentes émeutes éclatèrent à Aksu, au nord de Kachgar; en 1995 et 1997, de sérieux troubles se produisirent à Yining, tout au nord de la province. Toujours en 1997, plusieurs bombes attribuées à des indépendantistes explosèrent dans des bus de Pékin.

Vint s'ajouter la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan puis l'intervention américaine au cours de laquelle des Ouïgours — dont le nombre reste difficile à déterminer — se sont retrouvés dans les rangs des supporteurs du leader taliban, voire d'al-Qaïda et de Ben Laden... Quant au régime chinois, il se frotte les mains depuis le 11 septembre 2001 en jouissant — partiellement — de l'aval américain et international dans sa lutte contre le terrorisme. Le résultat en est une répression accrue contre toute forme d'organisation religieuse soupçonnée de collusion avec islamistes et séparatistes (les deux étant parfois exclusifs l'un de l'autre), avec son cortège d'emprisonnements arbitraires et de mises au pas musclées.

Revenons à Mohammed: assis en tailleur dans une tchaikhana, une maison de thé traditionnelle, le jeune homme se tord le cou pour inspecter l'alentour avant de ne pas oser répondre à la question: «Quels sont les rapports entre Han et Ouïgours?» «Je n'ai pas envie de parler de ce genre de sujet ici», souffle-t-il. Un peu plus tard, dans une cour isolée de la grande mosquée, il ose cette phrase: «Quatre-vingt-quinze pour cent des Ouïgours ne songent qu'à une chose: leur indépendance et le départ des Chinois.»

Venus en masse depuis Mao pour coloniser le Grand Ouest, des millions de Han se sont implantés, pas forcément dans la joie et la bonne humeur, c'est-à-dire pas nécessairement de leur plein gré. Le résultat étant que les quelque huit millions de Ouïgours sont maintenant en minorité au Xinjiang, dont la population totale frôle les vingt millions d'âmes.

La scène qui suit se déroule tard dans la nuit, tout près de l'ancien consulat russe. Nous buvons une bière avec M. Liu, propriétaire d'un modeste estaminet. M. Liu n'est pas très heureux ici, même s'il y est né. M. Liu est chinois et n'aime pas trop les Ouïgours. Arrive un représentant assez aviné de cette minorité.

M. Liu refuse de lui servir à boire. Le Ouïgour, qui confie bruyamment à l'honorable étranger être professeur d'université, peste soudain — et en anglais — contre «ces salopards de Chinois, nos ennemis». M. Liu, qui ne parle que chinois, comprend le message et s'efforce de chasser l'importun. Le professeur maugrée et s'en va uriner sur un mur. Fin d'une scène qui en dit long.

C'est à Urumqi, chef-lieu de la province, à une journée et demie de train plus au nord, que le hasard nous permettra d'en comprendre un peu plus. Nous voici de retour dans la Chine du présent: un million de personnes s'entassent dans ce cauchemar de béton, vitrine d'un Xinjiang encore pauvre mais dont la capitale élance résolument à l'assaut du firmament des gratte-ciel qui semblent avoir poussé au hasard.

C'est là que nous rencontrons un Ouïgour dont nous tairons le nom et la fonction. L'homme est membre du parti, mais il avoue y avoir adhéré pour des raisons de pur opportunisme. Dans une boîte de nuit à la musique assourdissante, l'individu nous livre le fin mot de l'affaire: «Il existe encore des groupes extrémistes qui veulent l'indépendance, finit-il par nous confier après une bouteille de vin. Certains d'entre eux sont des islamistes, d'autres des démocrates à l'occidentale et des tenants de la laïcité version Atatürk. Mais ils ont été décimés par la police chinoise.»

«Quatre-vingts pour cent des Ouïgours, continue-t-il, sont des paysans facilement manipulables par des musulmans radicaux; je ne partage évidemment pas les options politiques de ces fondamentalistes. Mais les Chinois ont monopolisé les postes de responsabilité et leurs fonctionnaires sont souvent si corrompus que l'on a le sentiment de ne pas être chez nous.» Faut-il rappeler que le Xinjiang porte le joli nom de «Région autonome ouïgoure»?

Si tard dans la nuit d'Urumqi, la vision des femmes musulmanes en robe qui ont envahi la piste du night-club rappelle tout de même au voyageur que l'absence de liberté d'expression se conjugue ici avec la possibilité de danser, de faire la fête et de boire à son aise. On est en Chine, on croit parfois ne pas y être; on est en terre d'islam, on n'est décidément pas en Afghanistan.

Demain: Le trésor perdu du Gobi