Mexique - Le démon Salinas et son frère

Raúl Salinas de Gortari, le frère de l’ex-président Carlos Salinas de Gortari, était tout sourire le 10 juin dans sa cellule de la prison Almoloya de Juarez.
Photo: Agence France-Presse (photo) Raúl Salinas de Gortari, le frère de l’ex-président Carlos Salinas de Gortari, était tout sourire le 10 juin dans sa cellule de la prison Almoloya de Juarez.

Carlos Salinas n'est plus président du Mexique depuis plus de dix ans, mais son nom continue de résumer à lui seul dans l'opinion publique tout ce qui fait que la culture politique mexicaine est sale: corruption, trafic de drogue, assassinats... La libération-surprise de son frère aîné, Raúl, en rapport avec un meurtre politique commis en 1994, ne risque pas de chasser cette mauvaise réputation.

«La vérité légale est la vérité historique», a lancé mardi, à sa sortie de prison, Raúl Salinas, après qu'un tribunal d'appel eut renversé sa condamnation à 27 ans d'emprisonnement pour un meurtre dont il était considéré comme le cerveau: celui de son beau-frère et rival José Francisco Ruiz Massieu, en mars 1994, alors secrétaire général de l'indélogeable Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui a tenu le pouvoir au Mexique de 1929 à 2000 avant d'être battu aux élections par l'actuel et chancelant président Vicente Fox, leader du Parti Action nationale (PAN). Le tribunal d'appel a conclu que la preuve qui avait fait condamner Raúl Salinas en 1999 était non seulement mince, mais qu'elle avait été parfois fabriquée à l'aide de témoins soudoyés par le ministère public.

À raison, estiment la plupart des observateurs. Pour Jean-François Prud'homme, Québécois d'origine et politologue de longue date au Colegio de Mexico, la justice mexicaine vient d'envoyer, pour une fois, un signal d'indépendance face au politique. Un «bon signe», dit-il, qui vient se télescoper à un autre jugement important rendu cette semaine, celui-là par la Cour suprême, autorisant des poursuites contre l'ex-président Luis Echeverría et son ministre de l'Intérieur, mis en cause dans le massacre d'étudiants en 1971 à Mexico.

Raúl Salinas, «el hermano incómodo» (le frère embêtant), n'est pas pour autant au bout de ses peines. Sa libération au bout de dix ans de prison en rapport avec le meurtre de Massieu ne l'affranchit pas du procès en corruption instruit contre lui au sujet de dizaines de millions de dollars découverts dans une quarantaine de comptes de banque suisses, faisant visiblement partie d'une fortune, l'une des plus importantes du pays, engrangée illicitement par le clan Salinas. Concernant la même affaire, la menace d'un mandat d'arrêt international lancé par la France continue de peser sur lui pour «blanchiment provenant du trafic de stupéfiants».

Malgré tout, croit M. Prud'homme, les Mexicains, méfiants et désillusionnés face à leurs politiciens, continueront en général de penser que la justice «fonctionne de façon très politique» et que «Carlos Salinas aura fait des faveurs à Fox pour obtenir la libération de Raúl». Et, à moins qu'une nouvelle enquête soit ouverte, une question lancinante continuera de hanter les esprits, ainsi que l'écrit le juriste Humberto Hernández Haddad dans El Universal, l'un des principaux quotidiens de la capitale: «Si donc Raúl Salinas est innocent du crime, alors qui l'a commis?»

Voleur d'élections

Carlos Salinas, président priiste de 1988 à 1994, est l'une des figures les plus controversées des dernières décennies au Mexique. «Le nom des Salinas est encore synonyme d'abus et de corruption pour beaucoup de gens», dit l'analyste politique José Antonio Crespo. Son premier «crime» fut de prendre le pouvoir en 1988 à l'issue d'élections indéniablement frauduleuses qui auraient dû donner la victoire, n'eût été un «problème» informatique au moment du comptage des voix, à Cuauhtemoc Cardenas, candidat du Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche).

La crise politique étouffée, Carlos Salinas sera au départ salué, surtout à l'échelle internationale, comme un modernisateur de la société et de l'économie, concluant avec le Canada et les États-Unis l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). La «salinastroïka» se passe bien pour ce jeune technocrate d'à peine plus de 40 ans jusqu'à ce que survienne en 1994 la crise de la dévaluation du peso, qui jettera des millions de personnes à la rue et pour laquelle M. Salinas sera montré du doigt. Une crise qui a laissé ses traces sur la conscience mexicaine. On retient aujourd'hui du «miracle» économique de Salinas qu'il a moins relevé le niveau de vie général que créer de nouveaux millionnaires.

Deux assassinats politiques sont ensuite venus ternir la fin de son mandat: le meurtre de Massieu en septembre 1994, tué par balles dans une rue de Mexico, et celui, six mois plus tôt dans la ville frontière de Tijuana, de Luis Donaldo Colosio, que Carlos Salinas avait désigné comme son successeur à la présidence. Un déséquilibré fut épinglé pour le meurtre, mais cela n'a jamais chassé le sentiment dans l'opinion qu'il s'était agi d'une exécution politique. Deux semaines avant sa mort, M. Colosio avait pris ses distances dans un discours du président Salinas, déclarant que le Mexique était toujours un pays du Tiers-Monde et promettant de travailler à la séparation du PRI et de l'État.

AMLO voit des complots

Dans l'imagerie populaire, dit M. Prud'homme, le clan Salinas est perçu comme une puissance occulte qui continue de tirer les ficelles du pouvoir. À cette imagerie se greffe une histoire familiale aux accents shakespeariens qui fait passer les Salinas pour les «Kennedy du Mexique». Un autre frère de Carlos, Enrique, qui était lui aussi sous le coup du mandat d'arrêt international lancé par la France, a été tué en décembre dernier dans des circonstances mystérieuses. Le quotidien Reforma avait pointé en janvier l'implication de policiers mexicains. L'homme est mort asphyxié, puis son corps a été abandonné dans une voiture en banlieue de Mexico, un sac de plastique sur la tête.

C'est en tout cas une réputation que ne se prive pas d'exploiter Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, maire populiste de Mexico que les sondages actuels donnent largement gagnant, à titre de candidat du PRD, de la présidentielle de 2006. Avec, pour l'instant, beaucoup de succès.

M. Obrador déclarait récemment au réseau de télévision Televisa que M. Salinas était le président de facto du Mexique et qu'il était derrière les récentes tentatives politiques et judiciaires — qui ont d'ailleurs échoué — pour bloquer sa candidature à la présidence «avec la complicité de Fox». Soupçons d'autant plus faciles à disséminer que M. Salinas est récemment rentré au Mexique, ce qui a créé des remous, après un exil en disgrâce de plusieurs années en Irlande. Disant chaque fois tenir des preuves, mais sans jamais les divulguer, AMLO martèle que «Salinas se consacre à travailler contre moi».

Ce qui est tout à fait plausible, reconnaissent les observateurs, encore que plusieurs soient agacés par la tendance lourde d'AMLO à dénoncer à tous vents des complots contre lui sans présenter de preuves et à instrumentaliser la bête noire que Carlos Salinas représente dans l'opinion mexicaine.

«Je ne doute pas que des gens aient voulu bloquer sa candidature et que l'ancien président ait encore de l'influence, affirme M. Prud'homme, mais je ne suis pas sûr qu'il y ait derrière tout cela un grand complot Salinas-Fox travaillant main dans la main pour écraser la gauche.» Vrai, dit-il, que M. Salinas est proche de Roberto Madrazo, candidat attendu du PRI à la prochaine présidentielle, tenant de vieille garde pure et dure du parti et «ennemi historique» d'AMLO, les deux hommes étant de l'État de Tabasco. «Mais en le présentant comme une grande force maléfique qui fait et défait à volonté le jeu politique, López Obrador exagère énormément le pouvoir de Salinas.»

Le débat met en évidence un trait tenace de la culture politique mexicaine, marqué, au demeurant, dans l'ensemble de l'Amérique latine. «Au Mexique, avance M. Prud'homme, on aime encore penser que certains hommes politiques sont tout-puissants. C'est ce qui nourrit le mythe Salinas.» En l'occurrence et avec l'intense collaboration de M. Obrador, c'est un trait de culture qui semble se creuser face à l'extrême faiblesse de la présidence de Vicente Fox et à la paralysante dispersion du pouvoir dont souffre le Mexique.