Bolton avait bien l'Irak à l'esprit en faisant tomber Bustani

New York — Aujourd'hui en lice pour le poste d'ambassadeur des États-Unis à l'ONU, le néo-conservateur John Bolton a bien, selon des témoignages obtenus par l'Associated Press, orchestré le limogeage début 2002 d'un fonctionnaire onusien chargé du désarmement, ce qui a pu favoriser l'affrontement avec l'Irak.

Or, d'après un document officiel britannique, le premier ministre Tony Blair a accepté en avril 2002 de participer à une éventuelle attaque américaine de l'Irak. Deux semaines plus tard, le directeur général de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) était limogé, avec le soutien de Londres.

En 2003, le Tribunal administratif des Nations unies a jugé la manoeuvre «illégale» et les motifs de destitution «extrêmement vagues». Il a dénoncé une «violation inacceptable» des principes protégeant les fonctionnaires internationaux, qui ne devraient pas être «vulnérables aux pressions et aux changements politiques».

Devenu directeur général de l'OIAC en 1997, le Brésilien José Bustani avait été réélu à l'unanimité avec le soutien des États-Unis, pour un mandat 2001-2005. L'agence basée à La Haye (Pays-Bas) contrôle la destruction des armes chimiques en application d'une convention signée par 168 pays. Ses inspecteurs vérifient également l'usage civil des usines chimiques.

Mais José Bustani était de plus en plus mal vu à Washington. «Il voulait tout faire tout seul» sans écouter les États-Unis ou autres pays, a expliqué à l'AP Ralph Earle, ex-collaborateur en retraite de John Bolton, alors sous-secrétaire d'État.

Pour M. Earle ainsi que la diplomate Avis Bohlen, principale adjointe de M. Bolton jusqu'à sa retraite en 2002, l'idée d'éliminer M. Bustani n'était pas de M. Bolton. Mais d'après son ex-bras droit, «cela l'a fait bondir d'enthousiasme».

Après le retrait d'Irak des inspecteurs en désarmement de l'ONU en 1998 en désaccord avec Saddam Hussein, M. Bustani a tenté de persuader Bagdad et d'autres capitales arabes de signer le traité contre les armes chimiques. «C'est là que Bolton a décidé qu'il devait partir», selon Mme Bohlen.

Les inspecteurs de l'OIAC n'auraient rien trouvé, les armes chimiques irakiennes ayant été détruites après la guerre du Golfe de 1991. Raison de moins pour déclarer la guerre à l'Irak alors que le gouvernement de George W. Bush soutenait depuis début 2002 que Bagdad possédait toujours un tel arsenal.

De toute façon, pour John Bolton, ce dossier relevait exclusivement du Conseil de sécurité de l'ONU, où Washington dispose d'un veto. M. Earle et Mme Bohlen pensent au contraire que M. Bustani était habilité à recruter de nouveaux signataires pour la Convention, en consultation avec Washington.

«Pourquoi [les États-Unis] ne voulaient-ils pas que l'OIAC s'implique en Irak?», lance le Néo-Zélandais Bob Rigg, ex-collaborateur de José Bustani: parce qu'«ils sentaient qu'ils ne pouvaient pas compter sur l'agence pour trouver ce qu'ils voulaient». Pour la direction de l'OIAC, Washington était également contrarié par l'inspection de ses usines chimiques.

Dès juin 2001, John Bolton a téléphoné à José Bustani «pour tenter d'interférer, sur un ton menaçant, avec des décisions qui relèvent de la responsabilité exclusive du directeur général», a écrit ce dernier en 2002 dans un journal brésilien. À la mi-2002, il déclarait au Monde que le sous-secrétaire d'État avait «tenté de [lui] donner des ordres», de faire taire des résultats d'inspections aux États-Unis et de placer des Américains à l'IOAC.

En mars 2002, John Bolton s'est rendu à La Haye pour exiger la démission de José Bustani. Refus. Le lendemain, les États-Unis ont échoué à obtenir une motion de censure au conseil exécutif. Le 21 avril, ils ont fait tomber José Bustani en session plénière extraordinaire.

José Bustani est aujourd'hui ambassadeur du Brésil à Londres. Ni lui ni John Bolton n'ont souhaité s'exprimer.