Ra'anan Gissin au Devoir - L'argument sécuritaire

Sortie-choc mardi dernier du plus respecté des présentateurs de nouvelles en Israël, Haim Yavin, contre la «brutalité» de l'occupation israélienne des territoires palestiniens. Dans un documentaire qu'il a mis deux ans à faire, il dénonce l'occupation et documente les souffrances endurées par les Palestiniens aux mains des soldats et des colons israéliens.

Cette intervention n'est rien de moins qu'exceptionnelle. Un des fondateurs de la télévision d'État, l'homme de 72 ans s'interdisait depuis des dizaines d'années de prendre position, par souci de neutralité journalistique. Commentant dans son documentaire les longues files de Palestiniens qui attendent à un point de contrôle israélien, M. Yavin affirme: «Je ne peux pas vraiment faire autre chose pour soulager cette misère que de la documenter.»

Sa sortie traduit les débats qui déchirent la société israélienne. «Il est la voix d'Israël, l'âme d'Israël, et le fait qu'il prenne ainsi position signifie que beaucoup de gens pensent comme lui», a dit à la BBC l'auteur et commentateur israélien Tom Segev. Des représentants des colons juifs ont quant à eux réclamé sa démission.

Face à ces déchirements, le gouvernement du premier ministre Ariel Sharon défend bec et ongles l'absolue nécessité de garantir, avant d'aller plus loin dans les négociations de paix, la sécurité des Israéliens contre la commission d'actes terroristes. Le droit de vivre en sécurité, personne ne le conteste, nous disait récemment Arik Ascherman, directeur de l'organisation Rabbins pour les droits humains, basée à Jérusalem. Sauf que la sécurité, disait-il, ne saurait s'appliquer sur le dos des droits de la

personne.

«Les droits humains n'existent pas en vase clos», rétorque Ra'anan Gissin, conseiller de M. Sharon, que Le Devoir a rencontré en entrevue cette semaine à Montréal. «Je ne nie pas que des violations se produisent parfois, mais Israël repose sur un système démocratique qui permet de les corriger. On ne peut pas en dire autant des pays arabes.»

M. Gissin étaye par le menu l'argument sécuritaire — pilier de la politique israélienne — et le défend contre les accusations de répression antipalestinienne. Il récuse entre autres toute lecture politique de la «clôture de sécurité» construite par les Israéliens en Cisjordanie pour lutter contre la commission d'attentats suicide. «Ce n'est pas une frontière politique, c'est une clôture pour sauver des vies! Le jour où nous négocierons les frontières définitives d'un État palestinien, la clôture ne constituera pas une référence», assure-t-il. De fait, ajoute ce conseiller, le nombre d'attaques de kamikazes a radicalement diminué depuis l'érection de la barrière.

L'«erreur» d'Abbas

Dans cette logique sécuritaire, il faudra que la menace d'actions terroristes contre Israël ait été complètement étouffée avant que le gouvernement israélien n'accepte d'envisager une paix définitive avec l'Autorité palestinienne.

Aussi M. Gissin juge-t-il «totalement inacceptable» que le président palestinien Mahmoud Abbas tolère que le Hamas, la principale organisation radicale palestinienne, rejoigne le processus politique et électoral sans avoir préalablement exigé son désarmement. «C'est une erreur. Abbas laisse entrer un cheval de Troie dans le système. L'histoire a montré à répétition qu'un système politique infecté par des groupes armés court à sa perte.»

M. Abbas fait fausse route et se nuit à lui-même en espérant que «le terrorisme s'évaporera à mesure que les réformes démocratiques seront appliquées». C'est trop en demander, croit M. Gissin, à une société dont la tradition démocratique est balbutiante. D'autant que «le Hamas, de peur de perdre son influence, n'a aucun intérêt à voir les conditions de vie des Palestiniens s'améliorer».

M. Abbas, élu en janvier dernier, subit actuellement d'immenses pressions, tentant de préserver une fragile trêve avec Israël, alors que son parti, le Fatah, faiblit en popularité face au Hamas, mouvement terroriste aux yeux d'Israël et des États-Unis mais mouvement de résistance pour une large proportion de Palestiniens. Les succès du Hamas aux élections municipales préfigurent une percée aux législatives qui devraient théoriquement avoir lieu l'été prochain.

Tous les observateurs ne sont pas d'accord, mais M. Gissin croit que M. Abbas saurait obtenir le désarmement du Hamas, sans risque de guerre civile à la clé, s'il prenait seulement la décision claire et nette de l'exiger. «Plus tôt il le fera, mieux ce sera.» Il faudra aussi qu'il s'élève contre «la culture de la haine anti-israélienne» qui continue, dit-il, de fleurir dans les écoles et les mosquées palestiniennes. «La terreur n'existe pas non plus en vase clos.»

Le grand problème au Proche-Orient, insiste M. Gissin, «c'est que les pays arabes [moins l'Égypte et la Jordanie] n'arrivent pas à reconnaître le fait que nous possédons un droit de naissance nous autorisant à former un État démocratique là où les premières générations juives sont nées, il y a 3500 ans. Israël ne veut pas exister par la force, il veut exister parce qu'il y a droit — de la même façon que les Palestiniens ont également droit à leur État.»

C'est dans ce contexte et sur fond du persistant malaise mis en exergue cette semaine par le présentateur Yavin, que MM. Sharon et Abbas se rencontreront le 21 juin, pour la deuxième fois cette année, afin de coordonner l'évacuation des 8000 colons de la bande de Gaza, prévue à l'automne. Une opération de retrait, en forme de test, où l'Autorité palestinienne devra s'assurer qu'elle se fasse «sans coups de feu», affirme M. Gissin.