Cambas et collas - Les hésitations du président bolivien

La journée a été calme, hier à La Paz, après l’annonce du président Mesa.
Photo: Agence Reuters La journée a été calme, hier à La Paz, après l’annonce du président Mesa.

L'économiste bolivien, à l'autre bout du fil jeudi en début de soirée, était désabusé: «Le président Mesa devra bien bouger un jour. Depuis sa nomination, nous avons une présidence, disons, hésitante... »

Le président bolivien était peut-être à l'écoute puisque, quelques heures plus tard, dans une ultime tentative pour dénouer la nouvelle crise qui sévit depuis deux semaines, paralysant plus de 60 % du pays, il a décrété des élections en octobre pour définir la composition de l'Assemblée constituante et un référendum sur l'autonomie des régions du sud du pays. Un nouveau danger a en effet surgi récemment: les visées autonomistes de l'oligarchie du sud-ouest du pays, soit là où se trouvent les réserves d'hydrocarbures.

Depuis deux semaines, les manifestations organisées par les groupes sociaux se succèdent à répétition, les routes sont bloquées, le secteur des transports urbains est en grève, les dépêches de presse se font alarmistes. Et la présidence demeurait silencieuse pendant que le Congrès ne parvenait pas à se mettre d'accord sur quoi que ce soit. Au centre des événements: la question de la création d'une Assemblée constituante et celle de la propriété des réserves d'hydrocarbure.

Malgré l'ampleur du mouvement, il n'y a pas de révolution en vue. Il s'agit plutôt d'une très sévère crise de croissance de cette jeune démocratie où une population trop longtemps laissée pour compte réclame, encore, sa place dans le paysage politique et, en définitive, la mise en place d'une politique économique de développement.

Le chroniqueur Nicolas Lynch notait d'ailleurs récemment, dans le quotidien péruvien La República, la profonde crise de représentation que vivent les populations de plusieurs pays de l'Amérique du Sud, comme en Équateur, au Pérou, jusqu'à récemment en Argentine et à coup sûr en Bolivie.

Ainsi, malgré des rapports alarmistes, le mouvement de protestation ne réclame pas le départ du président Mesa, coopté en remplacement de son prédécesseur, Gonzalo Sanchez de Losada, bouté dehors il y a un peu moins de deux ans. Ironoquement, ce sont maintenant eux, mouvements sociaux, indigènes et syndicats, qui défendent l'État de droit alors que la grande bourgeoisie du pays réclame la démission du président et même, dans le sud-est, une partition du pays — rien de moins —, là où se trouvent les importantes réserves de gaz.

Ces réserves occupent le paysage politique depuis quelques années. L'ex-président Losada y a laissé son poste devant la contestation populaire qui exigeait des amendements à la loi, pour certains, une nationalisation, pour d'autres. Le président Mesa a bien concocté un projet prévoyant des redevances sur le prix à la bouche du puits, de l'ordre de 35 %, mais le Congrès a jugé ce pourcentage insuffisant et a adopté un projet prévoyant des redevances de 50 %.

La propriété

Et la contestation actuelle, qui semble sans fin à certains, ne porte pas sur l'exploitation des richesses naturelles du pays mais plutôt sur leur propriété, et le mouvement actuel exige des amendements pour s'assurer du contrôle des ressources.

«Un des grands problèmes, outre celui de la propriété, réside dans le fait que le gouvernement, l'ancien comme l'actuel, n'a pas exigé des compagnies que la ressource subisse des transformations au pays. Il s'agit, encore une fois, d'extraire du pays la ressource pour que la plus-value se retrouve ailleurs», ajoute l'économiste de formation et homme d'affaires Rolando Angelo.

Les pétrolières qui ont des projets d'exploitation de la ressource bolivienne ont bien compris l'enjeu et aucune d'entre elles n'a annoncé qu'elle retirait ses billes du jeu et quittait le pays.

La convocation d'une Assemblée constituante est une revendication majeure... depuis quelques années aussi. Le président Mesa, après avoir tergiversé pendant un an, a enfin décidé de procéder à l'élection des membres de cette assemblée, qui s'attaqueront à la tâche de concocter une nouvelle Constitution après avoir entendu les composantes de la société. Le mouvement indigène, dont la représentation ne cesse d'augmenter au Parlement, est à l'origine de cette revendication qui risque de changer de façon radicale le paysage politique et de mettre fin à des décennies de mainmise des secteurs oligarchiques sur les destinées du pays et à des années de néolibéralisme débridé.

C'est dans ce contexte que le mouvement «autonomiste» des régions du sud-est du pays, les mieux nanties et là où se trouvent les réserves de gaz, a pris de l'ampleur.

Les cambas

Devant les revendications des cambas (nom usurpé par l'oligarchie locale aux paysans), particulièrement ceux de Santa Cruz, le président Mesa avait accepté le principe d'un référendum sur l'autonomie. «Il y a maintenant une lutte de pouvoir au grand jour menée par l'Orient [le Sud-Ouest] contre l'Occident, explique Rolando Angelo. Et les membres du Congrès ne sont pas parvenus à se mettre d'accord sur la tenue d'un référendum sur la question, dont le contenu demeure très flou.

Dans ces régions où les oligarques maintiennent leur pouvoir, la remise en cause de la loi sur les hydrocarbures et la création d'une Assemblée constituante ne plaisent guère. C'est là que l'ex-président Losada avait ses assises les plus solides.

Le comité civique de Santa Cruz, qui s'était opposé à toute velléité de remise en cause de la présidence de Losada, est très actif dans les débats actuels. Loin des yeux de la presse internationale, son action est peu connue, mais des rapports de la presse locale font maintenant état «de la branche armée» du comité.

Depuis le début de la contestation actuelle, toute manifestation dans cette région a été violemment réprimée par ce que nous appellerions des «milices armées». Cependant, dans ces régions aussi, la contestation prend de l'ampleur en même temps que l'opposition aux visées sécessionnistes. Des travailleurs de la santé, des hommes d'affaires, des journalistes indépendants, des étudiants et même des employés du secteur du pétrole s'organisent contre les visées de l'oligarchie, qui, selon plusieurs analystes, tente de profiter de la conjoncture créée par les manifestations au nord du pays pour justifier sa mainmise sur les régions du Sud-Est et ses visées autonomistes.

Fortes de leurs appuis politiques au Congrès, ces régions sont même allées jusqu'à exiger que le référendum sur l'autonomie se déroule avant que ne débutent les travaux de l'Assemblée constituante.

En annonçant les deux consultations, jeudi soir, le président Carlos Mesa a désamorcé une partie de la crise actuelle. Reste cependant entier le dossier des ressources naturelles et de l'avenir de la Constituante.

Le geste du président a cependant été immédiatement dénoncé par le président de la Chambre d'industrie et de commerce de Santa Cruz, qui dénonce ce décret qu'il juge inconstitutionnel.

Le dirigeant de l'opposition, Evo Morales, chef du MAS, en a pour sa part profité, encore une fois, pour faire de la petite politique en accusant, dans une situation d'extrême tension, le président de «faire un nouveau show» pour désamorcer la crise actuelle.

«La situation est difficile. Les gens souffrent et protestent, déclare Rolando Angelo, qui ne voit pas d'autre avenue à la sortie de crise qu'un important changement social.