Ils ont tué Samir

Paris — Il y a des pays où il n'est pas possible d'informer sans combattre le silence qu'imposent les armes. Il existe des pays où un journaliste honnête ne peut pas exercer son métier sans mettre sa vie en danger. C'est comme ça. Samir Kassir vivait dans un de ces pays, le Liban, où il vient d'être sauvagement assassiné dans un attentat qui a fait voler sa voiture en éclats devant son domicile du quartier chrétien d'Achrafieh, à Beyrouth-Est.

Je croisais parfois Samir Kassir dans le cadre de l'émission Kiosque de TV5. À chaque occasion, Samir nous racontait l'espoir qu'il caressait depuis des années de voir son pays un jour libéré de la tutelle syrienne. Il était précis, clair, décrivant avec exactitude l'évolution complexe des forces politiques d'un univers dont il partageait les espoirs et les peines. Les téléspectateurs québécois ont souvent eu la chance de le voir au journal télévisé de TV5, même s'il n'aimait pas commenter les événements trop quotidiens, préférant plutôt faire partager ses analyses sur les sources de ce qu'il appelait «le malheur arabe».

La dernière fois que je lui ai parlé, c'était le 20 février. Il était resplendissant derrière sa barbe poivre et sel. Ses yeux noirs brillaient plus que d'habitude. Il portait l'écharpe blanche, rouge et verte des résistants à l'occupation syrienne. Il nous racontait l'espoir des milliers de manifestants rassemblés sur la place des Martyrs, qu'il n'hésitait pas à comparer à celle de l'Indépendance, à Kiev, où avait éclaté la Révolution orange quelques semaines plus tôt. Il se passe quelque chose dans le monde arabe, disait-il. Il se passe quelque chose. En duplex de Beyrouth, sans se faire d'illusions, il se félicitait comme moi de voir enfin la France et les États-Unis réunis pour exiger le départ des forces syriennes. Dans le petit studio de la rue Cognaq-Jay, à Paris, nous étions quatre correspondants étrangers qui brûlaient d'envie de le rejoindre à Beyrouth pour partager avec la foule ces moments historiques qui n'ont pas fini de transformer le Liban.

Éditorialiste au grand quotidien arabe et libéral de Beyrouth An-Nahar, Samir n'avait jamais hésité à dénoncer le défaitisme et le misérabilisme des intellectuels arabes. Car Samir n'était pas seulement un journaliste. Dans la plus belle tradition du grand journalisme, il était aussi historien et enseignait les sciences politiques à l'université Saint-Joseph de Beyrouth.

Les éditoriaux qu'il avait rédigés dans le feu de l'action pendant les grandes manifestations de février avaient été traduits et repris dans la presse internationale. Un jour, j'avais été surpris de retrouver sa prose citée dans le New York Times et le Washington Post. Cela lui avait attiré des menaces, comme en subissent tous les journalistes qui osent penser librement dans ce coin du monde. Sa renommée était devenue telle que nous étions nombreux à croire qu'il serait un jour ministre dans le premier gouvernement d'un Liban enfin libéré. Cependant, attaché à son indépendance d'esprit, Samir s'était finalement éloigné des mouvements politiques, à ce qu'on m'a dit. À l'approche des récentes élections, il avait repris son indépendance.

Je me souviens de son sourire quand je lui avais dit que le monde arabe ne pouvait pas s'émanciper sans que Beyrouth, son ancienne capitale culturelle, y joue un rôle crucial. Je ne savais pas que Samir était l'auteur d'une Histoire de Beyrouth (Fayard, Paris, 2003). Il aimait parler de l'effervescence culturelle qui avait surgi au XXe siècle à Beyrouth, au Caire et à Bagdad alors que des peintres, des poètes, des musiciens et des dramaturges avaient contribué à «reformuler une nouvelle culture arabe vivante».

Le malheur de son peuple lui semblait d'autant plus dramatique que Samir ne faisait pas remonter les Lumières arabes à un lointain Moyen Âge mais en voyait des traces encore toutes récentes. Il suffit de lire Considérations sur le malheur arabe (Actes Sud, Paris, 2004) pour comprendre pourquoi on a assassiné Samir. Dans ce petit livre qui l'avait éloigné de certains de ses amis de gauche, Samir Kassir dénonce «l'idéologie de la victimisation» qui en est venue à «faire croire aux Arabes qu'ils n'ont pas d'avenir autre que celui que leur destine un millénarisme morbide». Les barbares auront eu raison de lui. Dans ce livre, ce Franco-Libanais se définissait avec ironie comme «un Arabe du Machrek [du Levant], laïque, acculturé et même occidentalisé, mais ne se percevant pas comme aliéné à une culture étrangère et, en tout cas, peu désireux d'éradiquer ceux qui ne pensent pas comme lui».

Lors des funérailles de Rafik Hariri, il écrivait dans An-Nahar: «Le nationalisme arabe a changé d'objectif. Aujourd'hui, cette cause nationaliste s'est rétrécie au seul but de se débarrasser des régimes de terreur et des coups d'État et de regagner la liberté des peuples comme prélude à une vraie renaissance arabe [...]. Ce nationalisme est celui d'hommes et de femmes libres, de citoyens ayant un libre arbitre. C'est ce que devrait craindre le plus un régime tyrannique tel que celui de la Syrie s'il tarde à lever son hégémonie sur Beyrouth et le Liban.»

Samir faisait partie de ces forces vives du monde arabe qui, à Beyrouth, à Bagdad, au Caire, à Jérusalem, n'attendent que l'occasion de construire bientôt des sociétés démocratiques et modernes. Pour lui, ce n'est pas la domination étrangère ou un quelconque atavisme historique qui paralysait le monde arabe mais cette «impuissance à être ce qu'on pense devoir être».

En apprenant la mort de Samir, j'ai songé à toutes ces discussions que nous n'aurons plus, mes camarades et moi, avec lui. À tout ce qu'il ne nous apprendra plus sur son pays. Nous en serons plus pauvres, et le monde arabe avec nous.