Entrevue avec Candido Grzybowski, cofondateur du Forum social mondial - Le non français traduit l'impasse néolibérale

Une occasion pour les altermondialistes de se réjouir, le non français à la Constitution européenne? Candido Grzybowski, cofondateur du Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre, est pourtant loin de pavoiser, lui qui interprète les résultats du référendum moins comme un succès pour les opposants au néolibéralisme que comme l'expression de la persistante impasse entre les revendications citoyennes et des représentants politiques «qui n'écoutent pas».

Cinquante-cinq pour cent des électeurs français ont voté dimanche contre le traité constitutionnel, en bonne partie parce qu'ils ont jugé qu'il faisait la part trop belle aux partisans de l'économie néolibérale. De ce nouvel «événement de crise» du néolibéralisme à l'échelle européenne et internationale, M. Grzybowski ne sait quelles perspectives tirer. Ou les leaders politiques «se réveillent», ce en quoi il ne croit guère, ou l'impasse se perpétue. Car cul-de-sac il y a: aurait-on demandé aux pays du Sud de se prononcer, croit-il d'ailleurs, «que 90 % de leurs électeurs auraient voté non». Pourquoi? «Parce que, face à l'Amérique latine, l'Europe impose des règles commerciales très dures. Elle joue avec les États-Unis à celui qui est le plus con.»

Philosophe et sociologue brésilien, Candido Grzybowski est l'un des leaders du FSM, riposte altermondialiste naissante au Forum économique mondial de Davos, qui existe depuis une trentaine d'années. Activiste et intellectuel radical, il considère carrément que «la mondialisation n'est pas réformable». Directeur de l'Institut brésilien d'analyse sociale et économique (IBASE), il était hier midi conférencier au Conseil des relations internationales de Montréal.

Il est assez convaincu que de nouveaux «événements de crise» viendront d'ici la fin de l'année reconfirmer le déficit d'écoute dont sont coupables les institutions face aux travailleurs, aux agriculteurs, aux exclus des économies de marché du monde entier: il prédit un échec à l'ONU, qui se réunit en sommet à l'automne pour réformer ses structures, comme aux négociations de décembre à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Contre la mondialisation néolibérale, le FSM de Porto Alegre tente de dégager depuis son premier sommet en 2001 des solutions de remplacement démocratiques. Le problème, reconnaît M. Grzybowski, c'est que la diversité des tendances au sein du mouvement altermondialiste est aussi porteuse de confusion. Le défi, «c'est de préserver et de développer cette diversité à des fins constructives». Le mouvement continue de grandir, souligne-t-il, et il faut lui donner le temps de s'accomplir. Il est convaincu que, de sommet en sommet, les altermondialistes gagnent en cohésion. N'oublions pas, dit-il, que la mouvance néolibérale a pris naissance il y a cinquante ans, après la Seconde Guerre mondiale.

Chose certaine, «l'humanité n'a pas les moyens de soutenir le niveau de vie des pays riches». Face à une vision néolibérale «qui n'est pas libérale mais autoritaire», il faut donc «penser une autre économie» en procédant à une «réflexion radicale» sur le développement. «Il ne suffit pas d'y ajouter le mot "durable", il faut procéder à une critique en profondeur du technicisme, du productivisme, du consumérisme.» Il faudra être, prévient-il, «très audacieux pour reconstruire nos sociétés avant qu'il ne soit trop tard».

De l'audace, c'est ce qu'il attend du président brésilien Luiz Inacio «Lula» da Silva, grand défenseur des pays du Sud depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Au Brésil, ses détracteurs accusent Lula de trahir ses idéaux progressistes et de jouer le jeu des néolibéraux. Tout à coup moins radical, M. Grzybowski donne sa chance à Lula: «Il pourrait être plus audacieux, compte tenu de sa légitimité, mais il a peur que l'instabilité qui caractérise plusieurs gouvernements latino-américains ne gagne aussi le sien.» N'empêche que le président brésilien, dit le philosophe-sociologue, tient à l'extérieur le flambeau des pauvres qu'on aurait voulu le voir tenir à l'intérieur. «Peut-être a-t-il raison de tenter de créer des conditions internationales qui lui permettront ensuite de faire bouger les choses dans le pays», avance M. Grybowski.