Dossier - La grande séduction

La chose était impossible à envisager. Et pourtant. Près de 30 ans après la tragédie des boat people, le pays d'Ho Chí Minh doit composer désormais avec un nouvel exode, inverse cette fois-ci comme en témoigne, chaque année, le retour des membres de sa diaspora. Un retour encouragé par Hanoï pour l'image d'unité, mais aussi pour l'argent qui vient avec, comme le révèle le dernier texte d'une série de quatre de notre journaliste qui revient d'un séjour d'un mois et demi au Vietnam.

Ho Chí Minh-Ville — Tapis rouge, sourire chaleureux et cocktail dînatoire. Les astrologues chinois se sont sans doute mis un peu le doigt dans l'oeil. L'année lunaire qui a débuté le 9 février dernier en Asie ne sera pas entièrement celle du coq. Surtout au Vietnam où le gouvernement a décidé de faire de 2005, l'année... des Viêt kiêu (en français: Vietnamiens expatriés) qui reviennent en grand nombre au bercail.

Banderoles à l'aéroport d'Ho Chí Minh-Ville saluant le retour des 50 000 «enfants de la patrie» (10 % du nombre total qui devraient revenir au Vietnam en 2005) débarquant pour le grand happening national du changement d'année, verre de l'amitié officiel en présence du premier ministre au Palais de la Réunification — où, paradoxalement ou intentionnellement, la chute de Saïgon s'est jouée — et articles de journaux à profusion pour relater le tout... la grande séduction est de toute évidence en marche.

Et elle risque aussi d'aller en s'intensifiant à l'avenir, à en croire le gouvernement vietnamien qui en, ce moment, avoue vouloir flatter sa diaspora dans le sens du poil. «Le pays a beaucoup évolué dans les dernières années, dit la députée et vice-présidente de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Ton Nu Thi Ninh, rencontrée plus tôt cette année à Hanoï, la capitale. Il faut être aveugle pour ne pas le voir. Mais cette évolution n'a pas encore été saisie par tous, y compris par beaucoup de Vietnamiens vivant à l'étranger.»

Les nombreuses campagnes orchestrées par des poches de Viêt kiêu, principalement installés en Californie mais aussi à Montréal, en témoignent. En substance, elles visent à dénoncer le communisme vietnamien et ses nombreux travers (contrôle social insistant, peine de mort persistante, justice arbitraire, corruption... ), et ce, même si ce communisme — dont les tares toujours existantes tendent toutefois à s'estomper — se conjugue depuis les réformes économiques (le doi moi, comme on l'appelle ici) adoptées en 1986, au temps du capitalisme, de l'augmentation des niveaux de vie, de l'accroissement des libertés individuelles et de l'ouverture sur le monde.

Ces attaques d'outre-mer font sourire le gouvernement vietnamien qui, conscient de ses «accomplissements», tels qu'ils sont présentés en photos, textes et vidéo, lors d'une exposition officielle à l'intention des Viêt kiêu cette année à Ho Chí Minh-Ville, préfère maintenant jouer la carte de la réconciliation nationale. Plutôt que celle de la confrontation. «C'est le temps de faire la paix», dit Le Tien Ba, vice-président du comité gouvernemental des Viêt kiêu. «Nous n'allons pas oublier le passé, mais nous devons pardonner pour construire un meilleur avenir pour le Vietnam.»

La formule, dans un pays longtemps déchiré mais baignant par ailleurs dans une forte culture de la famille — et de facto de la nation —, a bien sûr des relents poétiques. Mais elle masque difficilement la véritable nature des appels à la paix et à l'«édification nationale» lancée depuis quelques années à ces exilés d'une autre époque qui inspirent maintenant les dirigeants vietnamiens. Un peu pour le symbole d'unité qu'ils représentent et beaucoup pour l'argent qui vient avec.

Les statistiques officielles sont d'ailleurs là pour le prouver. En 2004, tout comme en 2003 d'ailleurs, les 2,7 millions de Viêt kiêu vivant dans 90 pays du monde ont envoyé vers leur pays d'origine le chiffre mirobolant de trois milliards de dollars américains, soit l'équivalent de 8 % du produit intérieur brut (PIB) du Vietnam. Et la tendance est à la hausse puisque cette contribution, provenant en majeure partie des États-Unis, de l'Australie et du Canada (où la diaspora est visiblement la plus prospère), n'était que de 2,15 milliards en 2002 et de 1,75 milliards en 2001, selon les chiffres officiels.

Au total, dans les 14 dernières années, c'est pas moins de 15 milliards de dollars que ces Vietnamiens déracinés ont épargnés sur leur terre d'adoption afin de soutenir leur famille restée au royaume des rizières, des buffles et, nouvellement, des motocyclettes. Un montant qui dépasse celui de l'aide internationale versée depuis 1993 au Vietnam par l'ensemble des pays donateurs!

Des dons à canaliser

La mathématique du soutien financier, tout en faisant les choux gras des agences bancaires spécialisées dans le transfert de fonds (dont la prolifération est évidente ici), rend forcément le gouvernement vietnamien euphorique, lui qui, dans sa logique de réforme et de développement, court après les capitaux pour asseoir les bases du Vietnam de demain. Sans laisser passer la manne engendrée par ses Viêt kiêu qu'il aimerait bien à l'avenir multiplier et mieux canaliser.

C'est que l'argent de la diaspora, injecté directement dans les familles, a principalement contribué à appuyer l'apparition dans les dernières années d'une grande quantité de consommateurs, à installer de l'air climatisé et des réfrigérateurs dans des maisons — dont un grand nombre ont été rénovées —, à mettre plus de viande et de rouleaux impériaux sur les tables, de motocyclettes dans les rues et à ouvrir quelques petits commerces ou restaurants, ici et là.

Le hic, c'est que ces dons n'arrivent pas encore à rayonner dans de plus grands projets d'investissements. Projets dont le Vietnam, après les 20 dernières années passées à sortir de la misère noire, a pourtant besoin pour la suite de son programme: devenir un pays développé à l'horizon 2020.

Le bilan réalisé en décembre dernier par le ministère de la Planification et des Investissements ne lui laisse pour le moment guère d'espoir de ce côté-là: 83 Viêt kiêu à peine étaient considérés en 2004 comme des investisseurs, avec dans leurs valises des projets totalisant 239 millions de dollars, soit 0,5 % des investissements étrangers réalisés au Vietnam la même année et un grain de sable dans la mer de devises étrangères qu'ils envoient régulièrement à leur parenté.

«Ce n'est pas étonnant», dit Kim Vy Phung, une Montréalaise qui vient de créer, avec trois autres Viêt kiêu, près de 120 emplois en ouvrant un luxueux complexe hôtelier à l'occidentale à Phan Thiet, au bord de la mer de Chine. «Les Viêt kiêu sont peut-être capables de consacrer 10 % ou plus de leur salaire dans leur pays pour apporter un soutien à leur famille, mais ils n'ont pas tous les reins assez solides pour se lancer ici dans des investissements majeurs.»

Phan Thành, président de l'Overseas Vietnamese Business Association (OVIBA) acquiesce. «C'est une question de ressources bien sûr, résume-t-il. Mais c'est aussi un peu une question d'environnement qui, bien que s'améliorant, ralentit un peu les ardeurs des Viêt kiêu.»

Le gouvernement l'a bien compris et annonce désormais, publiquement, vouloir corriger le tir. Comment? En augmentant par exemple la limite de participation des Viêt kiêu dans le capital d'une entreprise privée (actuellement fixé à 40 %, comme pour tout autre étranger) et en étendant sa politique du tarif unique pour tous — les étrangers et les Viêt kiêu pendant longtemps payaient en effet plus cher leur billet de train, d'avion, de musée, leur facture d'électricité...

Autres intentions: lutter contre la corruption dans l'appareil gouvernemental, simplifier son administration (qui tend à refroidir les investisseurs les plus ambitieux), mais aussi accorder à sa diaspora une poignée de privilèges perdus à cause de l'exil... comme le droit d'acquérir une propriété ici.

La chose, en dehors de l'usage désormais répandu d'un prête-nom, leur est en effet totalement impossible. À moins toutefois d'être un gros investisseur ou de reprendre la nationalité vietnamienne, ce que très peu décident de faire. Mais Hanoï compte à l'avenir détendre sa politique d'accès à la propriété, histoire de permettre à des Viêt kiêu retraités dans un pays riche de revenir s'établir sur la terre de leurs ancêtres pour y dépenser le fruit d'une rente accumulée ailleurs.

«Il s'est passé quelque chose en 2004, dit Phan Thành. Le gouvernement est attentif à nos besoins depuis quelques années. Mais on dirait qu'il a décidé maintenant de passer à l'action.»

Et pas seulement à l'intérieur de ses frontières — où, selon une bonne proportion de Viêt kiêu, leur avenir ici s'annonce désormais «meilleur que dans leur pays d'adoption», dit l'un deux — mais aussi à l'étranger où les têtes dirigeantes vietnamiennes souhaitent envoyer des émissaires pour interpeller la diaspora. Avec un objectif clair: «Lui expliquer où s'en va le Vietnam», dit Le Tien Ba, «prendre en considération ses exigences pour sa participation à la construction du pays» et, du même coup, poursuivre sa vaste campagne de séduction. Pour le meilleur et pour le pire, comme le veut la formule consacrée.

FIN DU DOSSIER

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Ce reportage a été réalisé en partie avec le soutien de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).