Dossier - Le Vietnam sous influence viêt kiêu

La chose était impossible à envisager. Et pourtant. Près de 30 ans après la tragédie des boat people, le pays d'Ho Chí Minh doit composer désormais avec un nouvel exode, inverse cette fois-ci comme en témoigne, chaque année, le retour par centaine de milliers des membres de sa diaspora. Un retour qui s'accompagne aujourd'hui d'une certaine influence ouvertement sociale et économique, mais aussi plus discrètement politique et idéologique qui pourrait bien accélérer les réformes en cours, comme l'a constaté dans ce troisième article d'une série de quatre, notre journaliste de retour d'un séjour d'un mois et demi au Vietnam.

Hanoï — Scène de la vie quotidienne dans un restaurant bondé d'Hanoï, la capitale du Vietnam: sous le bruit des aliments crépitant dans les chaudrons en cuisine, une trentaine de clients attablés finissent leur repas, sous le regard curieux des hordes de touristes en voyage organisé débarquant au temple de la Littérature, un vestige couru de l'ère chinoise, situé juste en face.

L'ambiance est chaleureuse, le décor branché, le personnel jeune, souriant, attentionné et le patron des lieux, comblé, butinant de table en table pour discuter avec sa clientèle. Une clientèle qui lui semble d'ailleurs particulièrement reconnaissante, elle qui n'hésite pas à allonger la facture finale d'une généreuse poignée de billets, l'air solennel et les yeux pleins de compassion. Ce que Jimmy Pham, un Australien d'origine vietnamienne revenu vivre au pays depuis 1996, ne refuse jamais. «Les gens sont très généreux avec nous», lance-t-il simplement.

«Nous», c'est lui, mais aussi la dizaine de jeunes tourbillonnant dans la salle et en cuisine, qu'il a sortis de la rue dans les derniers mois pour les faire travailler dans son restaurant de la rue Van Mieu. Un restaurant baptisé du nom de l'association qu'il a mise en place pour leur venir en aide, KOTO (pour Know One Teach One), et qui est jumelée à un centre de formation où ces rescapés des ruelles d'Hanoï apprennent, après l'école de la survie, celle des rudiments de la cuisine, du service et de la gestion hôtelière.

«Nous offrons aussi un toit, un soutien médical en cas de besoin et un service de placement», ajoute d'un ton calme ce Viêt kiêu (en français: Vietnamien expatrié), comme on aime appeler ici les oiseaux de son espèce. «Plusieurs de nos jeunes travaillent d'ailleurs aujourd'hui dans de grands hôtels de la ville. Et nous en sommes très fiers.»

Et il y a de quoi. Dans l'univers des Viêt kiêu, qui reviennent toujours plus nombreux au Vietnam depuis quelques années, l'oeuvre de M. Pham est en effet loin de passer inaperçue — l'homme est d'ailleurs une petite vedette dans le microcosme de Hanoï. Pas seulement pour les résultats concrets qu'elle engendre et les sourires qu'elle remet sur des visages, mais aussi parce qu'elle illustre à elle seule l'influence grandissante des candidats au retour sur leur terre de naissance. «Nous avons les moyens d'aider ce pays à s'en sortir. Pourquoi ne pas les utiliser?», résume-t-il tout en reconnaissant par ailleurs que le chemin humanitaire qu'il a décidé d'emprunter est loin d'être banal pour un Viêt kiêu.

«C'est étonnant, mais c'est comme ça», commente Kiên Quôc Bui, un architecte installé à Hoi An, au centre du pays. «Nous ne sommes généralement pas crédibles dans ce domaine [humanitaire]. Si un Viêt kiêu débarque avec l'idée de construire des maisons pour les familles défavorisées, il ne va pas être pris au sérieux par les Vietnamiens. Contrairement à un occidental.»

Multiples visages

La discrimination entre Viêt kiêu et Ong ou Ba tay (M. ou Mme l'Occidental, comme ils se font parfois interpeller par les enfants) est difficile à expliquer. Mais elle ne semble guère affecter les exilés du Vietnam ayant pris le chemin du retour et dont la contribution au développement du pays prend finalement bien d'autres visages.

Au chapitre économique, par exemple, leur présence est difficile à cacher avec, en 2004, l'envoi par les 2,7 millions de Viêt kiêu vivant dans 90 pays du monde de... trois milliards de dollars américains en aide directe à leur famille. «C'est énorme», fait remarquer Phan Thành, président de l'Overseas Vietnamese Business Association (OVIBA). «Et ça va en augmentant. Mais ce n'est pas là l'unique apport des Viêt kiêu à la société vietnamienne.»

La cinquantaine passée, ce Canadien qui a vécu à Toronto et à Montréal, sait de quoi il parle. Depuis deux ans, il siège en effet au Front de la Patrie. Cette coalition d'organismes politiques et sociaux, de personnalités en vue et de représentants du peuple, un héritage du règne d'Ho Chí Minh, est chargée, selon la constitution vietnamienne de 1992, de veiller au bon fonctionnement de l'État et de conseiller les élus dans leur travail.

La nomination est prestigieuse pour M. Thành. Mais elle témoigne aussi de l'ouverture évidente du Vietnam à sa diaspora — composée de 200 000 personnes, descendance comprise, au Canada seulement — que Hanoï compte bien mettre à profit pour poursuivre la marche du pays vers une économie de plus en plus libérale et mondialisée.

Les dirigeants vietnamiens auraient d'ailleurs tort de s'en passer. «Les Viêt kiêu ont des bagages intéressants», résume Khanh Pham installé à Ho Chí Minh-Ville depuis 1999 après plus de 20 ans d'exil au Québec. «Ils ont évolué dans des économies et des cultures différentes, ont étudié dans une multitude de domaines, comme la gestion, l'informatique, les technologies, et aujourd'hui le Vietnam a une soif de connaissances dans tous ces domaines pour aller là où il veut.»

La matière grise est effectivement attirante. Elle a d'ailleurs valu, il y a quelques années, à Kiên Quôc Bui, un architecte français d'origine vietnamienne, une invitation en règle du gouvernement pour revenir au pays. «C'était en 1995, raconte-t-il. Le Vietnam était en plein dans la préparation du Sommet de la Francophonie [qui s'est tenu en novembre 1997 à Hanoi]. Il y avait alors ici un grand besoin d'experts en architecture pour encadrer le développement des infrastructures à mettre en place», mais aussi une envie ferme des autorités de s'inspirer des tendances internationales en la matière pour impressionner la visite.

La pierre, le béton où la brique rouge, Othello Khanh lui n'en a eu que faire il y a huit ans quand il a remis les pieds au Vietnam après plusieurs années d'absence. Sauf peut-être pour choisir l'emplacement des bureaux de sa compagnie, CréaTV, une maison de production de films et de messages publicitaires qui aujourd'hui a pignon sur rue à Ho Chí Minh-Ville. «Quand je suis arrivé ici, le pays commençait à s'ouvrir, dit-il. La publicité faisait doucement son apparition, mais elle devait rompre avec les formules douteuses du passé [la publicité étant utilisée, dans les grandes années de l'économie planifiée, pour écouler les stocks de mauvais produits]. Des amis sont donc venus me chercher pour monter cette boîte. Ils avaient l'idée, j'avais l'expérience dans le monde de la production et de la réalisation de films à l'étranger.»

Le transfert de connaissance a de toute évidence porté ses fruits, comme en témoigne la croissance de sa maison de production soutenue par une liste de clients qui ne cessent de s'allonger... de noms d'entreprises étrangères entrant sur le marché vietnamien. Au grand bonheur des réformateurs vietnamiens, comme de ceux qui les suivent avec le sourire, et qui se réjouissent autant de mettre la main sur le cerveau des Viêt kiêu que sur les carnets d'adresse qui viennent avec.

«Voir revenir des Viêt kiêu, c'est bien. Mais nous souhaitons que les autres se développent dans leur pays d'accueil, lance Le Tien Ba, vice-président du comité gouvernemental des Viêt Kiêu. Et ce, afin qu'ils contribuent à tisser des liens entre nous et eux»... dans les secteurs de la formation, du transfert de technologie, des finances, de la culture. Alouette.

«C'est incontournable, croit Tinh Dang, un ex-Torontois re-devenu Hanoian. Pendant des années, les Viêt kiêu ont tenu à bout de bras l'économie du Vietnam en envoyant de l'argent à leur famille, dit-il. Maintenant, il faut s'assurer que le pays devienne autonome. Et, pour ça, il faut des contrats pour accroître les échanges, de l'expertise, des investissements dans les infrastructures... »

Les exilés du Vietnam, installés dans des pays développés pour la plupart et intégrés généralement à leur nouvel environnement peuvent sans doute représenter une des clefs pour ouvrir les portes de cette collaboration internationale. Collaboration que Hanoï tente sans relâche d'accentuer dans les dernières années en affirmant sa présence dans tous les forums internationaux et en préparant son entrée, prévue pour la fin de cette année, selon les prévisions optimistes, au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le goût de l'ouverture est là. Tout comme les effets pervers qui pourraient venir avec. Et pas les moindres. Car en s'exposant à des zones culturelles forts différentes de la sienne, le pays risque à la longue de se faire un brin contaminer par des idées étrangères mettant en péril les fondements même de cette république socialiste avec à sa tête un parti unique et à sa base un contrôle social strict encore très perceptible malgré des signes évident de relâchement.

Dans ce contexte de libéralisation, la question est forcément inévitable... mais constamment évitée par les Viêt kiêu qui pourtant, par leur nature bicéphale, pourraient induire des changements bien plus qu'économiques au pays.

À l'unisson toutefois, ils répondent quand le thème d'une révolution politique arrive sur la table, «être là pour faire des affaires ou pour aider le pays tout en se tenant loin de la politique», justement. Cette timidité s'explique en partie par la présence d'un journaliste et l'existence d'une loi vietnamienne interdisant la remise en question publique du monopartisme, sous peine d'emprisonnement ou d'expulsion dans le cas des étrangers.

N'empêche, «il est évident que les Viêt kiêu apportent aussi avec eux des idées», reconnaît Maurice Nguyen, un Montréalais d'adoption revenu au Vietnam en 1992 où il dirige la British International School. «Et, forcément, dans leurs échanges avec les habitants d'ici, ils les partagent.»

Mais ils ne sont pas les seuls à le faire, ajoute la député Ton Nu Thi Ninh, vice-présidente de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale. «Le Vietnam a des oreilles et des yeux, dit-elle, il voit et écoute ce qui se passe à l'étranger. Et quand les choses sont mûres dans les esprits, les changements s'opèrent.»

La formule, typiquement vietnamienne, a le mérite d'être... évasive, témoignant de la délicatesse du sujet dans un pays en pleine contradiction qui cherche à améliorer sa condition, avec calme, stratégie, sans trop, comme d'autres républiques socialistes à une autre époque, bouleverser les choses. Mais elle exprime aussi cette nouvelle réalité du Vietnam qui désormais sort de ses frontières, voyage, étudie à l'étranger pour revenir à la maison avec d'autres horizons en tête.

«Les Viêt kiêu influencent un peu l'évolution de la société», dit Can Chan, un entrepreneur de Hanoï spécialisé dans l'exportation de meubles asiatiques vers l'Europe. «Mais il ne faut pas perdre de vue que nous ne sommes que 2,7 millions, contre 82 millions de Vietnamiens restés au pays. Ce sont eux, et surtout l'émergence d'une classe de jeunes démocrates qui ont ouvert leurs esprits un peu partout à l'étranger, qui vont surtout faire bouger les choses.»

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À lire demain: appréciés pour l'image d'unité qu'ils représentent, ces candidats au retour font aussi saliver les autorités vietnamiennes à cause des impressionnantes sommes d'argent qui viennent généralement avec.

Ce reportage a été réalisé en partie avec le soutien de l'Agence canadienne du développement international (ACDI).