Le retour des Viêt kiêu

Jour de fête au centre de Hanoï. Les Vietnamiens célèbrent la nouvelle année lunaire.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jour de fête au centre de Hanoï. Les Vietnamiens célèbrent la nouvelle année lunaire.

La chose était impossible à envisager. Pourtant, près de 30 ans après la tragédie des boat people, ces Vietnamiens qui avaient fui leur pays natal sur des bateaux de fortune au terme de la guerre du Vietnam, le pays d'Ho Chí Minh doit désormais composer avec un nouvel exode, inverse cette fois-ci, comme en témoigne chaque année le retour de centaines de milliers de membres de sa diaspora. Notre journaliste Fabien Deglise, qui est allé à la rencontre de ces aspirants à la réconciliation qui se rendent au Vietnam pour trois semaines de vacances ou pour la vie, nous relate à compter d'aujourd'hui un phénomène récent et atypique dans l'univers des réfugiés portant sur cette vague d'immigration unique.

Ho Chí Minh-Ville — Une voiture électrique roule sur une route de terre au milieu de palmiers, d'étangs, de bambous et de singes en cage qui regardent passivement passer le véhicule sous un soleil de plomb. «Vous voyez, là, ce sont des patates douces que j'ai rapportées de Vancouver, lance Phan Thành tout en levant le pied de l'accélérateur. L'expérience a très bien fonctionné. Les plants sont plus généreux année après année et les patates sont très bonnes.»

Les yeux posés sur le parterre de feuilles, l'homme dans la cinquantaine, qui sillonne depuis quelques minutes les multiples chemins de son domaine situé au bord de la rivière Saïgon, reste un instant pensif. Puis, il rigole. «Finalement, c'est un peu comme moi, ces patates», ajoute-t-il avant de relancer le moteur pour poursuivre sa visite guidée.

La comparaison a de quoi amuser. Et pourtant, à l'instar des tubercules à la chair orangée qu'il a rapportés dans ses bagages, ce Canadien d'origine vietnamienne vit un nouvel enracinement... sur la terre qui l'a vu naître. Parti en 1973 du Vietnam, alors aux prises avec une guerre interminable, il a vécu une «transplantation» forcée d'une vingtaine d'années à Toronto et à Montréal.

Et, tout comme les patates qui, en cet après-midi étouffant de janvier, le laissent songeur, M. Thành, à en juger par la taille de sa propriété et celle de ses trois voitures avec chauffeur, semble très bien se faire à son nouvel environnement.

«J'ai vu clairement en 1990, lorsque j'ai décidé de revenir m'installer au Vietnam, que le pays était sur la voie du changement, de la stabilité et de la prospérité», souligne-t-il simplement quand on lui parle du faste qui entoure sa vie. «Et je ne m'étais pas trompé.»

Lucide, Phan Thành, aujourd'hui à la tête de la Overseas Vietnamese Business Association d'Ho Chí Minh-Ville (OVIBA pour les intimes), l'est sans aucun doute. Et il n'est plus le seul. Chaque année, des centaines de milliers de Viêt kiêu (en français: Vietnamiens expatriés), comme on les appelle au pays, empruntent en effet le chemin du retour temporaire ou définitif afin de renouer avec leur passé et parfois même participer au développement économique et social d'un Vietnam en pleine ébullition, ce pays réunifié qui, pourtant, les a contraints à l'exil à une autre époque. Et bien souvent sur des bateaux de fortune.

L'appel de la terre

L'histoire, avec ses images fortes, est connue. Contrairement à son évolution récente qui, elle, se résume désormais à une poignée de chiffres officiels: selon le dernier recensement, mené en novembre dernier par la police de Hanoï, 5124 Viêt kiêu vivent actuellement dans la capitale du Vietnam. Ils seraient quatre à six fois plus à Ho Chí Minh-Ville, le centre économique et dynamique du pays, où la compilation des données policières n'a pas encore été faite.

Parallèlement, en 2004, près de 400 000 de ces exilés — contre à peine 8000 en 1986 — se sont présentés aux portes des aéroports Tan Son Nhat de Saïgon et Noi Bai de Hanoï pour fouler à nouveau la terre de leur enfance. Et ce n'est qu'un début, comme le dit la chanson: cette année, environ 500 000 exilés de plus devraient leur emboîter le pas, à en juger par la tendance actuelle: «une croissance de retour de 15 à 20 % par année», expliquait en décembre dernier, lors d'une conférence de presse à Hanoï, Ta Nguyen Ngoc, responsable du service de l'économie, de la science et des technologies du Comité national chargé des Viêt kiêu.

Au bout de ces voyages, «plusieurs risquent de rester ou de revenir une autre fois, plus longtemps», fait remarquer Phan Thành tout en portant la sagesse de son regard sur un soleil rouge se couchant lentement derrière la métropole du Sud-Vietnam.

Cette prédiction n'est guère risquée: par les temps qui courent, la perspective d'un retour semble en effet tarauder bien des Viêt kiêu. Y compris ceux qui cristallisent la dureté des rapports entre le nord et le sud du pays avant, pendant et après la guerre... comme Ky Cao Nguyên, 75 ans, ex-vice-président du régime de Saïgon, dont la présence cette année à Hanoï, la capitale, est loin d'être passée inaperçue.

Farouche opposant aux communistes, libéral dans l'âme et désormais citoyen américain, Ky (dont la légende veut qu'il ait signé des bombes larguées sur la tête des Viêt-công) évoque désormais, après un deuxième retour en un an, une installation possible au pays «car les oiseaux retournent toujours dans leur nid», résumait-il en janvier dernier dans les pages du magazine vietnamien de langue anglaise Outlook.

La musique, on s'en doute, est douce aux oreilles du gouvernement actuel, toujours communiste, d'autant plus que, sur la partition, Ky n'est plus le seul à ajouter des notes. Surtout en ce mois de février, période du Têt, le nouvel an lunaire, célébré par les Vietnamiens comme la nouvelle année solaire ailleurs dans le monde occidental, où bien des Viêt kiêu ont décidé cette année de remettre les pieds au pays.

«Oui, j'y pense [à un retour]», lance Nguyen Le-Chau, une Montréalaise dans la quarantaine, qui attend dans un hôtel de la métropole qu'arrive son taxi pour l'aéroport après trois semaines de vacances ici. «Le pays a beaucoup changé depuis mon départ, en 1975 [après la chute de Saïgon], c'est incroyable. L'accueil que les Vietnamiens nous réservent est formidable. Et dans le contexte actuel de libéralisation du pays, il y a beaucoup à faire ici.»

À l'autre bout du pays, dans son bureau de Hanoï, Tinh Dang n'en doute plus, lui qui, en 2000, après un nombre considérable d'aller-retour entre Toronto et la capitale du Vietnam, a fait le grand saut en optant pour l'installation définitive. Son mariage avec une des beautés locales et son emploi dans une entreprise minière canado-vietnamienne sur le point d'extraire du tungstène et autres minerais dans le nord du pays l'ont certainement encouragé.

«Même si je suis parti en 1975, le Vietnam est toujours resté mon pays, explique ce jeune avocat. Bien sûr, l'exil a laissé des cicatrices chez beaucoup de Viêt kiêu, mais elles commencent aujourd'hui à se refermer. Et c'est très bien. Nous sommes prêts à écrire ensemble un nouveau chapitre de notre histoire en mettant le sombre épisode de notre passé de côté. Il faut être constructif, d'autant que le pays est maintenant sur la bonne voie et qu'il ne peut plus revenir en arrière.»

Un environnement positif

L'optimisme est évident. Et de Hanoï à Ho Chí Minh-Ville en passant par Dan Ang et le delta du Mékong, il semble aujourd'hui être contagieux tant chez les Vietnamiens — le peuple asiatique le plus confiant en l'avenir, selon un sondage réalisé en 2002 par le Pew Research Center aux États-Unis — que chez le nombre croissant de Viêt kiêu qui ont troqué leur ressentiment contre un billet d'avion.

«Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que quelque chose est en train de se passer ici», résume Kiên Quôc Bui, un architecte français installé à Hoi An, une petite ville hautement touristique du centre du pays. «Quand je rentre à Marseille, après un mois au Vietnam, rien n'a bougé là-bas, alors qu'en sens inverse, on peut facilement constater que le pays a évolué en notre absence. On croise une nouvelle route, un nouveau développement résidentiel, de nouveaux commerces... C'est très stimulant!»

Le contraire serait surprenant. Sous l'effet des réformes économiques (le doi moi, en langue locale) amorcées en 1986 par le Parti communiste vietnamien (PCV), le pays connaît en effet une croissance fulgurante, la deuxième en importance au monde après celle de la Chine.

Politiquement rouge foncé mais économiquement capitaliste, le Vietnam fraye désormais, dans une incroyable contradiction idéologique, avec les notions d'augmentation des niveaux de vie, de consommation de masse, de développement des infrastructures, de création d'emplois, de lutte contre la pauvreté et même de mondialisation. Le tout est conjugué au temps de la jeunesse: 60 % de la population a en effet moins de 30 ans. Et le nombre étourdissant de bambins courant dans les rues des villes et des villages indique que la tendance est loin de s'inverser.

Le cocktail a effectivement de quoi séduire. Et pas seulement les Viêt kiêu mais aussi, plus étonnamment, leurs descendants qui, nés par la force des choses sous d'autres cieux, imprégnés d'une autre culture, n'en demeurent pas moins curieux de constater sous quel soleil — généralement plombant! — évolue en ce moment la terre de leurs parents.

Cette nouvelle vague d'immigration, difficile à quantifier, semble pourtant bel et bien en marche. À 22 ans, Laurence Nguyên illustre à elle seule ce drôle de phénomène. Et pour cause: l'étudiante a passé la dernière année à chercher sans relâche depuis Montréal, sa ville natale, le moyen de mettre les pieds, autrement qu'en touriste, au pays de ses géniteurs, «pour voir à quoi cela ressemblait et vivre le quotidien des gens», dit-elle. Un stage de six mois au bureau de la Chambre de commerce canadienne d'Ho Chí Minh-Ville a donné le signal du départ.

«C'est amusant, j'étais plus motivée que mes parents à venir ici, poursuit la jeune fille. Du Vietnam, je connaissais ce qu'on m'en a raconté pendant mon enfance: la guerre, la pauvreté, les méchants communistes... Mais finalement, je n'ai rien trouvé de tout ça en arrivant. Et aujourd'hui, je vais sans doute m'arranger pour rester plus longtemps.» Ce que le Vietnam ne devrait sans doute pas lui refuser, lui qui, après des décennies d'isolationnisme, a maintenant choisi de vivre au rythme accéléré de l'ouverture sur le reste du monde. Mais aussi de l'ouverture à sa diaspora... descendance comprise.

Réconciliation

«Les perceptions à l'endroit des Viêt kiêu ont beaucoup évolué au fil des ans à l'intérieur du Vietnam», dit Maurice Nguyen, un Viêt kiêu catégorie «pionnier», comme il se qualifie lui-même, ancien cadre d'une banque montréalaise, revenu en 1992 et aujourd'hui directeur de la British International School, une école privée installée dans la banlieue d'Ho Chí Minh-Ville. «Juste après l'ouverture du pays, ceux qui se sont aventurés ici n'avaient sans doute pas la bonne attitude. Ils sont revenus en conquérants, parfois avec de mauvaises intentions [avec l'objectif de gagner rapidement de l'argent sur le dos de leurs compatriotes], et, forcément, leur image n'était pas très bonne.»

Mais la chose semble désormais appartenir au passé, sans doute aidée par une vague récente de Viêt kiêu investisseurs et créateurs d'emplois, comme M. Nguyen, mais aussi par les appels sans cesse répétés par le gouvernement pour une réconciliation entre les 82 millions de Vietnamiens restés au pays après la guerre et les 2,7 millions de leurs compatriotes, exilés et établis à l'étranger mais faisant «tous partie de la même famille», dit Le Tien Ba, vice-président du comité gouvernemental des Viêt kiêu. Une famille certes décomposée mais dont les membres essaient doucement, au gré des retours, d'apprivoiser les différences, induites par 30 ans de séparation. Parfois plus.

Et elles sont nombreuses, ces différences, à commencer par la langue des Viêt kiêu qui, aujourd'hui, n'est plus totalement à même de saisir, voire d'exprimer, la réalité du Vietnam dans toute son évolution, ayant fonctionné pendant si longtemps en vase clos dans 90 pays différents à travers le monde.

«On est très vite démasqué à cause de ça, résume Câm Chân, un entrepreneur de Hanoï. Pour les Vietnamiens qui n'ont jamais quitté le pays, nous donnons l'impression d'utiliser des mots et de jongler avec des concepts sortant d'une autre époque.» Ce clivage linguistique s'accompagne d'ailleurs «d'une gestuelle très occidentale ne laissant aucun doute sur notre statut», poursuit-il tout en haussant avec exagération les épaules pour illustrer son propos.

Le signe est en effet distinctif. Mais il n'est pas assez fort pour nuire aux Viêt kiêu, dont l'intégration en marche est loin d'être problématique, assurent-ils en choeur. «Sans doute parce que la notion de famille et de racines est très importante ici, résume Phan Thành. Mais aussi parce que nous savons que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres.» Et le gouvernement vietnamien compte bien là-dessus, lui qui voit dans ces Viêt kiêu un outil incroyable pour tisser des liens vers l'étranger et, du même coup, favoriser l'avancement inéluctable du pays dans une nébuleuse économiquement et socialement globalisante.

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Lundi: au delà de la simple réconciliation, les Viêt kiêu pourraient devenir des agents de contamination idéologique et politique dans un pays en pleine réforme.

Mardi: appréciés pour l'image d'unité qu'ils permettent d'offrir, ces candidats au retour font également saliver les autorités vietnamiennes à cause des impressionnantes sommes d'argent qu'ils apportent.

Ce reportage a été en partie réalisé avec le soutien de l'Agence canadienne du développement international (ACDI).