Retour au pays des Viet kiêu - La diaspora vietnamienne est tiraillée

Les émigrants vivent souvent à cheval entre la terre natale et la terre d’accueil. Ci-dessus: le Nouvel An vietnamien à Montréal.
Photo: Jacques Grenier Les émigrants vivent souvent à cheval entre la terre natale et la terre d’accueil. Ci-dessus: le Nouvel An vietnamien à Montréal.

Récent et atypique dans l'univers des réfugiés, le retour des Viêt kiêu est loin de faire l'unanimité au sein des communautés vietnamiennes vivant à l'étranger, comme l'a constaté dans ce deuxième texte d'une série de quatre notre journaliste Fabien Deglise qui revient d'un séjour d'un mois et demi au Vietnam.

Retourner pour mieux diviser. L'exode inverse des Viêt kiêu (Vietnamiens expatriés, en français), s'il fait le bonheur du gouvernement communiste toujours en place, est loin d'avoir un impact aussi positif au sein même de la diaspora. Cette diaspora, ici, à Montréal, comme ailleurs dans le monde, est toujours tiraillée entre les rancoeurs naturelles du passé et une réconciliation naissante que les récits de voyage viennent pourtant stimuler.

«Le retour des Viêt kiêu est un sujet très délicat dans la communauté vietnamienne, composée ici à Montréal de pro [communistes] et d'anti», dit Anh-Tuyet Nguyen, une Montréalaise qui, ces dernières années, a de plus en plus vécu à cheval entre sa terre de naissance et sa terre d'accueil. «Bien sûr, les anti [communistes] se montrent de plus en plus indifférents avec le temps, mais il y a toujours beaucoup d'émotion autour de ces questions.»

Le phénomène, s'il en rend plusieurs mal à l'aise, est pourtant difficile à dissimuler. Selon l'ambassade du Vietnam à Ottawa, sur les 250 000 Viêt kiêu vivant d'un océan à l'autre, près de 25 000 ont en effet décidé, en 2003, de rentrer au pays. Pour 2004, le décompte final n'a pas encore été réalisé du côté de la représentation diplomatique vietnamienne, mais en se fiant à la tendance, on estime à 30 000 le nombre de candidats canado-vietnamiens au retour.

Au Québec, où la diaspora — descendance comprise — représente 28 310 personnes, à en croire le recensement de 2001, la migration est plus difficile à quantifier, «mais il est évident que de plus en plus de personnes font le voyage», dit Nhan Nguyen, directrice du bureau montréalais de la Communauté vietnamienne au Canada (CVC). «Pour le travail, pour le commerce, pour y faire du bénévolat ou pour prendre sa retraite», renchérit sa compatriote Anh-Tuyet Nguyen.

Pas de doute, le mouvement de masse est perceptible mais aucunement induit par les associations vietnamiennes, qui préfèrent encore s'en tenir très loin pour le moment. «Nous n'organisons pas de conférences sur le retour, pas de réunions d'information non plus, explique la directrice de la CVC, car nous n'avons pas beaucoup confiance dans le régime vietnamien actuel. Nous ne sommes pas sûrs qu'il ait vraiment changé.»

Une guerre, une défaite, la misère, une politique ségrégationniste, des camps de rééducation et un exil en bateau plus loin, la peur est sans aucun doute légitime. «Les gens ne veulent pas croire au changement, dit Anh-Tuyet Nguyen. Ils ont encore beaucoup de craintes, c'est normal. Et tant que le voyage n'a

pas été fait, ce sentiment va encore rester très tenace.» Avec, à la clef, quelques flèches que ceux qui ne veulent pas rentrer décochent de temps à autre à ceux qui ont décidé de faire le saut.

«On se fait traiter de Viêt-cong [en français, Vietnamien communiste, formule péjorative utilisée à partir de 1959 par les Vietnamiens du Sud pour qualifier ceux, moins libéraux, du Nord] par nos amis ou nos parents quand on revient en vacances au Québec», dit Khanh Pham, un Montréalais rencontré plus tôt cette année à Ho Chí Minh-Ville, où il vit et travaille pour une entreprise allemande depuis 1999. «Parfois, c'est pour rire; parfois, c'est dit sérieusement. Mais dans tous les cas, cela exprime un certain malaise face à la décision de plusieurs Vietnamiens de revenir au pays, en vacances ou pour travailler. En effet, comme en rêve la majorité de la diaspora depuis son départ du Vietnam, les communistes n'ont pas encore quitté le pouvoir.»

Malheureusement pour eux, la chose n'est pas encore au programme de la république socialiste. Mais les réformes économiques et leurs effets sur la vie sociale et même démocratique du pays peuvent toutefois leur donner un peu d'espoir, pensent plusieurs. «Le reste de ma famille n'en a pas encore conscience», résume Le-Chau Nguyen, qui revient d'un séjour de trois semaines à Ho Chí Minh-Ville. «Dans les prochains mois, d'ailleurs, j'ai l'intention de planifier un voyage de groupe avec eux pour leur montrer à quoi ressemble le Vietnam d'aujourd'hui»... et, du même coup, atténuer les peurs, espère-t-elle, et faire taire les mauvaises langues au passage.

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Deuxième d'une série de quatre textes